Guérir en PV, souffrir en 4K : la culture du lock-in
on privatise la guérison alors que la souffrance est produite par des structures collectives
La culture du “lock-in” me semble être une forme contemporaine d’individualisation qui, sous couvert de guérison et de maturité, pousse à l’apathie sociale et renforce la solitude.
Je m’explique. On entend souvent parler (notamment à la fin de l’année) du “I have to lock in” , du rebranding, du becoming a better version.
“Lock in” signifie verrouiller : fermer quelque chose à l’aide d’un verrou, en bloquer l’accès de manière sécurisée ou contrôlée. Autrement dit, s’enfermer. Dans ce contexte, il s’agit de s’enfermer sur soi pour devenir « une meilleure version de soi-même ».
1. Généalogie du lock-in
Le lock-in est présenté comme une démarche saine : se recentrer, se protéger, être en paix. Mais il transforme progressivement le retrait du monde en vertu morale (parfois même devoir, surtout la fin de l’année).
Prioriser sa paix, ne pas s’impliquer, ne plus s’informer, ne plus débattre devient un signe d’évolution personnelle.
À l’origine, le lock-in appartenait au vocabulaire de la productivité, du sport de haut niveau ou du focus mode. Il s’agissait d’une stratégie d’efficacité : s’isoler temporairement pour performer.
Par glissement culturel, cette logique est devenue une norme morale de concentration sur soi. Ce déplacement marque une sorte d’individualisation, où la fermeture devient une valeur en soi.
2. Individuation et responsabilité morale
Ce mouvement d’individualisation transforme le rapport au monde. Se retirer du monde (aussi violent soit-il) peut produire une forme d’apathie.
L’apathie se définit ici comme l’ “Indolence ou indifférence de quelqu’un poussée jusqu’à l’insensibilité complète; nonchalance, inertie.” (La rousse)
Or, cette posture n’est pas neutre. Elle repose sur un privilège rarement nommé : celui d’avoir le choix de se retirer, de ne pas participer, de se préserver sans conséquence immédiate.
Tout le monde ne peut pas se permettre de ne pas participer, de ne pas s’indigner ou de ne pas être affecté par les réalités sociales, économiques et politiques. Pour certaines personnes, le monde ne peut pas être mis en pause. Les structures continuent de les atteindre, qu’elles le veuillent ou non.
Ainsi, l’’individuation ici n’est pas synonyme de liberté, mais une forme d’internalisation du contrôle. Elle transforme la distance au monde en responsabilité morale, discipline. Le soin devient une épreuve individuelle, dépolitisée.
3. Apathie et privilège
Le lock-in révèle aussi des inégalités d’accès à la paix. Se renfermer sur soi, se couper du collectif, “choisir la paix” suppose une certaine protection matérielle et symbolique. Ce privilège agit comme une cape : pendant que certain.es peuvent se concentrer exclusivement sur leur bien-être, d’autres restent exposé.es aux violences systémiques, sans possibilité de retrait.
Le silence et la distance ne sont pas accessibles à tous, et deviennent dès lors des signes de distinction.Ici, un luxe
Cette observation ne vise pas à culpabiliser celles et ceux qui se protègent, mais à rappeler que le repos lui-même est traversé par des rapports de pouvoir; il est plus simple de “se recentrer” lorsque l’environnement social le permet.
4. La version productiviste du lock-in
Mais le lock-in ne prend pas une seule forme. Il existe aussi dans une version productiviste, où l’individu est sommé de devenir une meilleure version de lui-même. Toujours s’améliorer. Travailler plus dur. Développer ses capacités. Corriger ses défauts.
L’individu devient alors un produit en constante mise à jour, jamais suffisant, toujours perfectible. L’individu est présenté comme un travail permanent sur soi, souvent punitif, où l’on passe son temps à identifier ce qui ne va pas pour viser un idéal plus performant.
Dans les deux cas ; retrait protecteur ou auto-optimisation, le lock-in participe à une même logique : individualiser des problèmes profondément collectifs. La souffrance devient un échec personnel à bien se gérer, plutôt qu’un symptôme d’un système économique et social ( souvent violent). On ne change pas le monde, on s’y adapte.
5. Guérir autrement.
Cette culture du lock-in s’inscrit dans un contexte profondément inégalitaire, où l’accès à la “guérison” dépend d’un certain capital , non seulement économique, mais aussi symbolique et culturel. Accéder à des soins, à un diagnostic, à un suivi psychologique ou psychiatrique suppose du temps, de l’argent, de la stabilité et des connaissances. Beaucoup n’ont tout simplement pas ces ressources, ce qui crée une fracture dans la possibilité même de “se réparer”.
Le capitalisme contemporain, avec son exigence continue de productivité, laisse peu d’espace pour s’arrêter, se soigner, ou même reconnaître qu’on va mal. Dans ce cadre, le lock-in offre l’illusion d’une pause , celle de “mettre le monde sur pause” , alors que le monde, lui, continue d’accélérer. Cette tension rejoint les analyses de Durkheim sur l’anomie : dans un système sans régulation, la vitesse et l’instabilité produisent du mal-être.
Pris dans cette dynamique, les individus finissent par tomber malades. Le lock-in agit alors comme un remède partiel, une stratégie de survie dans un environnement épuisant. Il vise moins la guérison collective que la restauration d’individus “fonctionnels”, capables de retourner produire, mais ce faisant, il contribue à maintenir intact le système qui les fragilise.
Lorsque guérir signifie avant tout se taire, se retirer et se corriger soi-même, la souffrance cesse d’être une expérience partagée pour devenir un échec individuel. Le regard se tourne vers soi, plutôt que vers les structures qui rendent malade.
Peut-être, alors, que le problème n’est pas notre incapacité à bien nous gérer, mais la manière dont on nous apprend à guérir seuls, et à croire que le problème vient nécessairement de nous. Face à une culture qui associe maturité à retrait, performance à paix intérieure et isolement à sagesse, imaginer d’autres formes de guérison devient un acte nécessaire.
Guérir autrement, ce serait reconnaître que certaines blessures se réparent moins dans la fermeture que dans la relation. Que la lenteur n’est pas un échec, mais une condition de survie. Que le collectif ne contrarie pas le bien-être : il en est souvent la source. Dans cette perspective, guérir ensemble, imparfaitement et progressivement, pourrait devenir une manière de résister à un système qui préfère des individus performants à des communautés vivantes.





Ça me fait penser à une réflexion que je me suis faite sur la thérapie. Je trouve que celle-ci — du moins la thérapie comme on l’a connaît en occident — reste très peu politique. On centre tout sur les individus et aborde peu le rôle des institutions et des personnes dominantes dans la souffrance de la population…On peut se demander à partir de là comment accéder à une véritable guérison. Ça m’a inspiré merci !
Se payer des séances de psy plutôt que s'organiser avec ses camarades de lutte...
Frantz Fanon était psychiatre. Il a fini par quitter son métier pour s'investir pleinement dans la lutte, car il avait compris qu'il nous pouvait soigner les gens malades d'une société toxique. C'est elle qu'il faut combattre, ou soigner, et par là même (re)donner un sens à nos vies et nous guérir.
Car la lutte peut être formidable, indépendamment du temps qu'il faudra pour obtenir la victoire. Dans les rues de Madrid, on peut voir ce tag : 'Que la vie était belle contre Franco'.
Ce n'est évidemment pas la vie 'sous' Franco qui rend nostalgique, 39 ans de règne sanglant, mais 'contre' : la solidarité de la lutte et le sens du devoir accompli.
Or aujourd'hui, tant de luttes à reprendre : impérialisme, colonialisme, racisme, écologie, sexisme... des luttes qui ont tout à gagner à être solidaires contre toute forme d'oppression, et le capitalisme qui encourage la domination des puissants, l'exploitation de la planète, et l'asservissement du peuple tout en le divertissant et l'abrutissant.
N'oublions pas l'avertissement de Chomsky : "Tant que le peuple reste apathique, passif ou diverti par le consumérisme ou la haine du plus vulnérable, les puissants n'en feront qu'à leur guide".
Désormais, les puissants ont une stratégie de diversion supplémentaire : les séances de psy pour canaliser et monétiser nos révoltes en évitant la nécessaire révolution.