Je n'ai jamais été aussi occupée. Je n'ai jamais été aussi seule.
Être celle qui donne sans savoir recevoir. Savoir qu'on est aimée sans le ressentir dans le corps. Et cette question simple à laquelle je n'ai toujours pas répondu : comment tu aimerais être aimée ?
La solitude du mouvement
Il y a des périodes où tout bouge, et pourtant quelque chose à l’intérieur reste immobile.
Un nouvel emploi à temps plein, un article dans ELLE Québec, un virage de 360 dans mon parcours universitaire, l’organisation d’un événement, du bénévolat, un autre événement à préparer, le désir d’être une bonne fille, une bonne grande sœur, une bonne amie. Il se passe plein de choses excitantes, intéressantes. Je suis à la fois fébrile et impatiente. J’ai rencontré tellement de personnes, entendu tellement d’histoires en si peu de temps, vécu tant de choses.
Je ne me plains pas. Je suis occupée. Je commence à m’ancrer dans ce que je voulais pour cette année. Pourtant, je me sens si seule. Je n’ai jamais autant ressenti ce vide, aussi profond.
Il existe une solitude qu’on ne reconnaît pas tout de suite parce qu’elle n’a pas l’air d’en être une. Pas la solitude du dimanche soir vide. Pas celle du manque d’activité. Plutôt celle du mercredi soir après une journée pleine, celle de quelqu’un qui construit, qui avance, qui assure, et qui rentre chez soi avec un silence étrange au fond de la poitrine.
Je bouge. Comme j’aime le dire en blaguant, ça fait plus de trois semaines que je n’ai pas passé une journée complète chez moi, encore moins sans travailler. Je suis en train de faire plein de choses qui m’intéressent, qui s’alignent avec mes valeurs, pour lesquelles j’ai étudié. Et je suis infiniment reconnaissante. Vraiment. Je suis fière de moi.
Mais je bouge aussi beaucoup, physiquement et mentalement, d’une activité à l’autre, d’un engagement à l’autre, d’une rencontre à l’autre. Et parfois, je me demande si ce côté toujours occupé n’est pas aussi le résultat du capitalisme. J’ai souvent eu l’impression que ma valeur et mon importance dépendaient de ma capacité à accumuler les tâches, les projets, les réalisations. Il faut produire, encore et encore. Avoir plus. Toujours plus.
Je suis occupée, entourée, mais pas remplie. Et peut-être que c’est là le piège : on finit par confondre le mouvement avec la plénitude.
L’hyperactivité peut être une forme d’anesthésiant. Tant qu’on court, on n’entend pas le silence. Tant qu’on s’agite, on n’écoute pas vraiment ce qui manque. Je n’entends pas toujours les problèmes. Je n’ai pas toujours le temps de les regarder en face.
Il y a aussi une solitude très particulière à tracer sa route sans modèle clair, sans carte, sans quelqu’un qui ressemble exactement à ce qu’on essaie de devenir. Je pense à mon entourage, à mon parcours un peu atypique, et je vois bien que personne ne vit tout à fait les choses comme moi. Bien sûr, on est tous différents. Mais où sont ceux qui pensent comme moi ? Où sont celles qui partagent mes valeurs, mon respect des choses, mon humour, mon amour pour l’activisme, ma manière d’aimer le monde ?
Je veux des amies qui comprennent ce que je porte en moi, et pas seulement ce que je montre. Je veux une famille qui comprenne que mes rêves et mes intérêts sont vastes, mouvants, parfois peu traditionnels. Pas parce qu’ils sont meilleurs. Juste parce qu’ils sont les miens.
Les périodes où on se construit sont souvent intenses, et souvent solitaires. La société valorise et romantise la souffrance, l’endurance, la capacité à avancer sans demander d’aide. On célèbre ceux qui tiennent bon en silence. On admire ceux qui galèrent “en privé”. Mais à quel prix avance-t-on, si le prix du mouvement est la solitude ?
Le monde voit ce que je fais. Il m’encourage. Il m’entoure. Mais est-ce qu’il me voit vraiment comme je vois les autres ? Les “bravo”, les “félicitations”, les petits mots deviennent automatiques. Puis chacun retourne à ses occupations. Tout le monde est occupé. Tout le monde est fatigué. Et tout le monde ne comprend pas forcément ce qu’on fait, ni pourquoi on le fait, ni ce que ça nous coûte.
Celle qui donne
J’ai eu une conversation intéressante avec mon amie. Elle m’a re demandé : “Tu es celle qui donne l’amour en premier sans en recevoir, ou celle qui veut en recevoir avant de donner ?”
Elle a su répondre sans hésiter. Moi, j’ai pris un peu de temps. Puis j’ai réalisé que, malgré moi, je donnais presque toujours en premier. Même quand je n’obtenais pas ce que je voulais. Même parfois je ne recevais rien.
Comme si c’était ma nature. Comme si c’était, au fond, la nature qu’on attend souvent des femmes : donner, nourrir, protéger, se sacrifier sans rien attendre en retour. Surtout ne rien attendre. Donner pour être aimée.
Ce réflexe n’est pas anodin. Il ne touche pas seulement les femmes. Il touche aussi beaucoup de filles aînées dans les fratries. Il y a là quelque chose de très proche de la parentification : devenir la deuxième maman avant d’avoir vraiment le droit d’être enfant. On apprend tôt à prendre soin, à anticiper, à rassurer, à porter. Et on transpose ensuite ce geste partout : dans l’amitié, dans l’amour, dans le militantisme, dans le travail, dans la manière d’habiter le monde.
On finit par croire que donner est la preuve qu’on mérite d’être gardée.
Et pourtant, il y a une question que je trouve de plus en plus importante : est-ce qu’on donne parce qu’on aime, ou est-ce qu’on donne pour être aimée ? Ce n’est pas du tout la même chose.
Les relations deviennent parfois des transactions affectives coûteuses. La logique du mérite affectif s’installe : si je donne assez, si je suis assez présente, assez douce, assez patiente, assez attentionnée, alors on va m’aimer, alors on va rester. Mais en discutant avec mon amie, on s’est rendu compte d’une chose douloureuse : en amour, il y a souvent un moment où la femme donne à 1000%, puis où tout ralentit dès qu’elle cesse de porter la relation. L’effort ne suffit pas. Et d’ailleurs, est-ce qu’il suffira un jour ?
On se demande alors ce qu’on n’a pas assez fait. Est-ce que je n’ai pas assez nourri ? Pas assez soutenu ?
Comme si le fait de ne pas recevoir l’amour espéré était toujours la conséquence d’un manque de notre part.
Est-ce qu’on peut être généreuse et avoir des besoins non comblés en même temps ? J’apprends, durement, que oui. Et que cela ne veut pas dire qu’on est égoïste, trop exigeante ou ingrate. Parfois, ce qu’on reçoit est simplement insuffisant, même si la personne en face fait de son mieux. Et même si elle fait de son mieux, son mieux peut ne pas nous combler.
On donne parfois beaucoup en espérant recevoir autant. Mais combien d’entre nous peuvent attester que c’est exactement l’inverse qui s’est produit ? Les gens s’habituent. Ils arrêtent parfois de faire des efforts. On le voit partout : “il m’a pris pour acquise”, “une fois en couple, il a arrêté tout effort”. La chasse est finie. Le trophée est gagné. Plus rien à prouver.
Alors on se demande : qu’est-ce qu’on donne, qu’est-ce qu’on prétend donner, et qu’est-ce qu’on reçoit vraiment ?
Il faut faire une distinction entre amour et besoin. Entre attachement et sécurité. Entre ce qu’on offre et ce qu’on espère secrètement obtenir en retour.
Savoir qu’on est aimée sans le ressentir
“Je suis aimée. Théoriquement je le sais. Mais je ne le ressens pas toujours.”
Ce fossé entre savoir et ressentir est l’une des expériences les plus solitaires qui soit. Et presque personne n’en parle, parce qu’il est difficile d’expliquer une absence sans avoir l’air de tout remettre en question.
Les langages de l’amour, selon Gary Chapman, rappellent une chose simple : on ne reçoit pas tous l’amour de la même manière, et on ne le donne pas non plus de la même façon. Certains ont besoin de mots, d’autres de temps, d’autres de gestes, d’autres de cadeaux, d’autres encore de présence physique. Si la manière dont on t’aime ne correspond pas à la manière dont tu ressens l’amour, tu peux être très aimée et ne pas le sentir.
Mais il y a aussi l’autre côté : le déficit de réception. Certaines personnes savent donner, mais ont désappris à recevoir. À chaque fois que quelqu’un leur donne quelque chose, elles minimisent, relativisent, refusent de laisser entrer. “Non, c’est rien.” “Tu abuses.” “Ce n’était pas compliqué.” Comme si reconnaître qu’on a reçu quelque chose pouvait nous exposer à une dette, ou à une forme de vulnérabilité insupportable.
Peut-être que c’est de la gêne. Peut-être que c’est de l’éducation. Peut-être qu’on nous a appris à ne pas trop prendre de place.
La fenêtre de tolérance affective est peut-être là : on ne peut recevoir que ce qu’on croit mériter. Si, quelque part, on ne croit pas mériter d’être aimée sans condition, alors on ne le ressent pas, même quand c’est là.
Est-ce un problème de la manière dont on t’aime, ou de la manière dont tu reçois ? Ou les deux à la fois ?
Plus je grandis, plus j’essaie de faire la différence entre être aimée pour ce qu’on fait et être aimée pour ce qu’on est. Ça me rappelle un texte sur les relations et la séduction : quelqu’un disait qu’on ne sait plus vraiment draguer de nos jours. Dire “elle est sexy”, ce n’est pas la même chose que dire “j’adore le son de son rire et la manière dont elle plisse les yeux pour lire une pancarte alors qu’elle porte ses lunettes”.
Il y a une grande différence entre admirer une image et aimer une présence.
“Je ne peux pas avoir exactement ce que je veux” : est-ce de la sagesse ou de la résignation ?
Ce qu’on désapprend
Recevoir s’apprend. Se laisser aimer sans avoir rien fait pour le mériter, c’est un travail.
Se laisser aimer sans avoir donné en premier, sans avoir prouvé quoi que ce soit, sans avoir rendu service, sans avoir tout porté. Accepter qu’on puisse nous aimer simplement parce qu’on est là. Parce qu’on est soi. Parce qu’on existe.
Peut-être que le vrai repos affectif ressemble à ça : comme le repos physique, c’est le droit de ne pas performer son amour en permanence. Le droit d’être aimée sans se sentir en train de le mériter activement. Le droit de se sentir en sécurité, accueillie, nourrie.
Certaines expressions sur le fait de “guérir son enfant intérieur” peuvent paraître un peu trop simplistes. Mais au fond, il y a peut-être quelque chose de plus simple encore : le besoin de repos affectif. Le besoin de se sentir assez en sécurité pour cesser de surveiller sa valeur.
C’est aussi une forme de vulnérabilité, au sens de Brené Brown : se laisser voir, se laisser aimer, sans contrôler ce que l’autre voit.
Et puis il y a cette autre question, plus subtile : peut-on arrêter de compter ? Ou du moins, peut-on cesser de faire de l’amour une comptabilité ? Ne plus mesurer au centime près ce qu’on donne et ce qu’on reçoit, mais entrer dans un espace où les deux circulent naturellement. Où la réciprocité existe sans devenir un marché.
Qu’est-ce qui se passe en toi quand quelqu’un te donne quelque chose sans que tu aies rien fait ?
La question que je n’ai pas su répondre à mon amie, celle-ci : comment aimerais-tu être aimée ?
Le lien entre se choisir et savoir recevoir est plus profond qu’il n’y paraît. Plus on apprend à se choisir, plus on devient capable de laisser entrer l’amour des autres, non pas comme une accumulation, mais comme une respiration.
On sait ce qu’on veut laisser entrer, ce qu’on veut vraiment recevoir, et comment on veut être aimée. Comme on le ressent.
Il y a dans ce moment de ma vie deux mouvements qui coexistent.
D’abord la fierté : je sens, et je n’ai pas peur de le dire, que ce que je fais est beau. Je suis fière de ce que je construis. La femme qui trace sa voie, qui crée, qui mobilise, elle existe. Et elle compte.
Ensuite la douceur, encore timide : celle de commencer à se demander comment on aimerait être aimée, sans s’endormir avant de répondre. Qui apprends a ne pas avoir peur de ce qu'elle veut et ne veut pas.
Je pense à toutes celles et ceux qui donnent trop, qui construisent beaucoup, qui savent intellectuellement qu’ils sont aimés, mais qui n’arrivent pas toujours à le laisser entrer. À toutes celles qui sont les plus fortes dans la pièce et les plus seules dans leur tête. À toutes celles qui aiment haut et fort. À toutes celles qui ont appris très tôt que l’amour se méritait.






Merci d'en parler..
Moi pour échapper à la solitude, chaque soir je m'en dort devant la télé où en écoutant Lana del Ray..
La danse du donner et recevoir, a lifelong learning. Merci pour tes mots