Je pensais être déconstruite. Puis j’ai vu ça en moi.
Décolonisation intérieure, contradictions et réflexes invisibles
Je me souviens du dessin animé Totally Spies; Clover, Alex et Sam. Plus jeune, je me souviens de comment on voulait toutes être Clover.
Je me souviens, au Congo, qu’il existait un idéal de beauté pour les femmes. Les femmes claires, aux cheveux longs, étaient considérées comme les plus belles et les plus intelligentes. Toujours dans le prisme du colorisme, si tu étais blanche, tu avais toute l'attention. Secrètement, peut-être que je voulais être aussi claire. Je me souviens qu’avoir les cheveux lisses était perçu comme très beau.
Je me souviens qu’n nous faisait rêver le rêve américain. Ma grand-mère disait que le pays devrait être dirigé par un Blanc, qu'elle aurait aimé être blanche ou épouser un Blanc.
Dès qu'on a un types d'éloquence, on nous qualifie de “blanc”.
Je me souviens aussi de certains discours, en apparence anodins mais profondément révélateurs : "Pendant que les Noirs débattent sur des sujets futiles, voilà ce que les Blancs font". Ou encore, on attribue de grandes avancées uniquement à des scientifiques blancs.
Gravée dans notre imaginaire, la blanchitude, est l'idéal, physique et intellectuel. C'est l'excellence.
Pendant longtemps, je n'avais pas de mot pour nommer tout ça. Ce n'était pas de la honte, pas exactement. C'était une hiérarchie imposée mais intériorisée. Et la question qui m'est venue bien plus tard : d'où vient ce regard que l’on porte sur nous-mêmes ?
Ce n'est pas né en nous
Ces hiérarchies ont été installées, par la colonisation, par la violence, par la domination. Elles sont construites.
Avec le temps, l'accès à l'information, aux témoignages, aux ressources, on aurait fini par se déconstruire. Qu'on ne se verrait plus à travers l'œil du colonisateur. Mais c'est difficile de defaire ce qui structure nos réflexes, sans même pouvoir les nommer.
Nous vivons dans une société de surveillance, un peu comme ce que Foucault décrivait, où on nous surveille, et surtout où on se surveille soi-même. Quand la normalité est dictée par l'Occident, on apprends a s’y conformer. Toute déviation devient suspecte.
La peur de l'exclusion fait le reste.
La punition et le rejet sont des formes de violence qu'on apprend à craindre très tôt. Et même adulte, nous voulons vivre en communauté. Alors on se plie. On se lisse les cheveux parce que ça paraît plus professionnel. On utilise des produits toxiques parce qu'on nous a appris que les cheveux crépus naturels, c'est "difficile", "compliqué", "exigeant". Des mots qui finissent par définir ce qui est acceptable.
Pour être acceptées. Pour être lisibles. Pour être légitimes.
Et le capitalisme entretient tout ça. Il vend un rêve inatteignable : éclaircir sa peau pour accéder à tel statut, lisser ses cheveux, se reprocher d’une norme, tout en profitant de cette quête.
Même dans nos références quotidiennes, on perpétue cette hiérarchie. Pour mesurer le succès d'un artiste africain, on le compare à un artiste américain. L'Occident devient la mesure.
Comme si notre valeur devait toujours être validée ailleurs.
Les endroits où ça vit encore
L'Afrique existe depuis des lustres, bien avant moi, bien avant mes grands-parents. Et l'Afrique que toi et moi on connaît n'est peut-être pas la même qui existait il y a des siècles.
Aujourd'hui, si on me demande de me présenter, je dis que je suis Sarah, d'origine congolaise. Et ça me fait penser à cette question : "Qui étais-tu, jeune Noir.e, avant que le Blanc dise qui tu es ?" Parce que le Congo, Zaire lui-même n'est probablement pas le nom d'origine de mon pays selon les habitants, c'est un terme qui est venu avec la colonisation, comme beaucoup de noms de pays en Afrique.
Les colons n'ont pas découvert mon peuple. Ils l'ont renommé.
Je pourrais dire d'où je viens en parlant de ma tribu, de ma langue maternelle, de ma lignée. Mais ce n'est pas ce qu'on m'a appris à dire.
Et c'est là que ça devient vertigineux : ce qu'on connaît aujourd'hui de nous-mêmes, c'est souvent ce qu'on nous a enseigné. Pas ce qu'on a transmis depuis l'intérieur, mais ce qu'on nous a donné comme image de nous-mêmes depuis l'extérieur. Même ce qu'on appelle "retourner à nos valeurs" peut être piégé, ces valeurs sont peut-être elles aussi partiellement importées, partiellement construites par un regard qui n'était pas le nôtre.
On nous a tellement déracinés depuis longtemps qu'on pense que l'état de déracinement, c'est normal. Qu'on n'a pas de boussole propre. Que c'est comme ça.
Le regard qu'on porte sur nous-mêmes n'est pas le nôtre. On nous a donné les outils de la colonisation pour nous voir. C'est pour ça qu'on peut finir par se détester, non pas parce qu'on est faibles, mais parce qu'on nous a appris à nous voir à travers un prisme qui nous dévalorisait structurellement. Comme ces personnes qui croient que seuls les Blancs sont capables de grandes choses. Comme celles qui préfèrent se blanchir la peau parce qu'être plus clair donne accès à plus. On finit par le croire. Et parfois, par le vouloir.
Le piège de la prise de conscience
Je me souviens de la fois où est-ce que pour expliquer un succès d'un artiste du Congo, je l’ai comparé à un artiste occidental. Et ça m’a dérangée. Pourquoi fallait-il comparer ? Pourquoi ce barème ?
Comme si notre travail n'était pas assez suffisant pour être reconnu. Et je me suis rendu compte que même si j'essayais de me décoloniser, même si on essaie de le faire, ce n'est pas quelque chose de facile parce que ce ne sont pas que des idées : ce sont des systèmes, des habitudes, des structures qui existent depuis des siècles. Et parfois on ne se rend même pas compte que nous-mêmes on perpétue ce genre de comportement et de connaissances.
Lire Fanon ne suffit pas.
Comprendre ne suffit pas.
Changer est lent. C’est complexe d’essayer de comprendre, de défaire, de changer tout un système qui date depuis des siècles.
Ce que ça veut dire concrètement
Je serais probablement hypocrite si je disais que tout ça m’a quittée.
Il m’arrive encore, instinctivement, de trouver une femme en tailleur plus professionnelle qu’une femme en tenue traditionnelle. De voir une perruque bien posée comme plus “soignée” que des cheveux naturels attachés rapidement.
Dans le milieu académique, il m’arrive de chercher des auteurs occidentaux pour valider une idée que j’ai déjà. Comme si leur regard donnait plus de poids au mien.
Même chose pour les médias : j’accorde plus facilement ma confiance à des institutions occidentales, et je deviens plus méfiante quand une source me semble africaine.
Et parfois, c’est plus brutal.
Quand des personnes noires parlent fort, rient fort, prennent de la place, il m’arrive de me crisper. De vouloir que “ça ne soit pas nous”. De penser : pourquoi ils font ça ?
Alors que je n’aurais pas la même sévérité ailleurs.
C’est ça aussi, la colonisation. Pas seulement dans les livres d’histoire, mais dans les réflexes qu’on ne questionne pas. Dans ce qu’on valorise sans s’en rendre compte.
Dans ce qu’on tolère chez les autres, mais pas chez nous.
Même dans les choses les plus banales : préférer un musée “des beaux-arts” à une galerie africaine, valoriser des créateurs occidentaux avant de regarder ce qui se fait chez nous, être plus exigeante ,parfois plus dure, envers ce qui vient de nous.
Ces gestes ne sont pas neutres.
Mais je ne dis pas ça depuis une position corrigée. Je dis ça depuis un endroit en mouvement. Parce que j’ai commencé, lentement, à faire autrement.
Aujourd’hui, j’élargis. Je cherche. Je m’expose à d’autres voix. À des penseur.euses africain.es, noir.es, diasporiques. Et je découvre que ce que je pensais “nouveau” existe depuis longtemps, ailleurs, autrement.
Je fais attention à la manière dont je parle. À la manière dont je me surprends à juger. Et surtout, j’essaie de ne pas fuir l’inconfort.Parce que c’est inconfortable de réaliser qu’on porte en soi ce qu’on critique.
C’est inconfortable de voir que nos goûts, nos réflexes, nos préférences ne sont pas aussi naturels qu’on le croyait.
Ce sont des habitudes. Ce que Pierre Bourdieu appelait des habitus. Et s’en défaire, c’est une pratique. Comme aimer. Comme apprendre. Comme désapprendre.
Je ne crois plus vraiment à l’idée de “retour à une identité pure”.
Je crois davantage à ce que Édouard Glissant décrivait : une identité en relation, multiple, mouvante, jamais figée.
Mais même là, il reste une tension.
Cette double conscience dont parle Du Bois.
On se voit, et on se regarde se voir.
On parle souvent de décolonisation n’est pas une destination, plutôt une pratique.
C’est une lutte intérieure, silencieuse, invisible, qui décide de tout : ce qu’on valorise,
ce qu’on rejette, et surtout ce qu’on croit possible pour nous-mêmes.
Et peut-être que le plus difficile, ce n’est pas de voir. C’est d’accepter que même en voyant, on continue parfois à reproduire.
La colonisation la plus tenace,
c’est celle qui n’a plus besoin de nous être imposée.






Merci pour cette réflexion si honnête. Ce qui m'a particulièrement touchée, c'est que tu ne te places jamais à l'extérieur de ce que tu décris. Tu montres à quel point ces mécanismes peuvent être intériorisés au point de devenir des réflexes que l'on prend pour des choix personnels. 🥹
J'ai trouvé particulièrement puissante l'idée que « la colonisation la plus tenace est celle qui n'a plus besoin de nous être imposée ».
Elle me fait penser à la difficulté de différencier notre propre regard de celui que nous avons appris à porter sur nous-mêmes.
Je me demande alors : que signifie réellement se décoloniser ?
Est-ce retrouver quelque chose qui aurait toujours été là, ou accepter de construire une identité nouvelle, consciente des héritages qui nous traversent ?
Très bel article. Tu as poussé la réflexion bien plus loin que beaucoup d'entre nous. Ce n'est qu'à travers ce niveau d'introspection, cette capacité à affronter ce que nous sommes réellement, nos habitudes, nos réflexes et nos schémas de pensée, que nous pourrons peut-être un jour nous émanciper.
Combien de fois ai-je moi-même tenu des propos, formulé des avis ou porté des jugements sur les actes de mes frères et sœurs noirs à travers un regard façonné par l'Occident ? Pourtant, comme tu le soulignes, ce n'est pas le manque de conscientisation qui nous empêche d'abandonner ces raisonnements. Nous en avons conscience, mais le mal est si profondément ancré qu'il exige un effort considérable, ainsi que le courage de supporter l'inconfort de nous regarder tels que nous sommes réellement, avec nos biais, nos contradictions et nos faiblesses.
Une chose est certaine : grâce à des articles comme le tien, nous faisons un pas de plus vers la déconstruction des traces que la colonisation a laissées en nous.
Ecnore Bravo !!!!!!!!!!!