Je t'aime, donc je fais: l'Act of Service
Act of Service, un langage silencieux mais essentiel, qui permet de voir l'amour au-delà des mots. Premier essai d'une série de cinq sur les langages de l'amour.
Samedi, je voulais manger quelque chose de complet, de bon, de lourd. Je pense directement à ce plat que je mangeais souvent : les patates déjeuner.
Le seul hic, c’est que ce n’était pas moi qui le préparait. Et j’ai toujours eu une petite crainte : la cuisson des patates.
Je sais faire des plats complexes, mais dès qu’il s’agit de patates, je perds mes repères. Je suis restée sous la douche, à essayer de reconstituer la recette dans ma tête.
“...Patates, viande, œufs ? Échalotes…”
Je me souvenais des ingrédients, mais la liste semblait incomplète.
Alors j’ai décidé de demander,l’étape innocente.
« Hey, je me demandais si tu avais la recette des patates déjeuner que tu faisais pour moi. »
Le nombre de fois qu’il l’a préparée, j’étais sûre que la recette était encore dans sa tête, les yeux fermés.
— Quoi ? Celle avec les patates ?
— Ouais.
— Je ne suis pas sûr de me souvenir de tout, je ne l’ai pas refaite depuis.
— Vraiment ? Je croyais que tu la faisais encore.
Pour moi, c’était un déjeuner simple, bon, complet. Peut-être qu’il n’aimait pas tant ça pour le refaire. Dommage.
— C’était : pommes de terre, hot-dogs ou bacon… Je ne me souviens plus si je mélangeais avec des œufs.
Visiblement, on est tous les deux bloqués à cette étape. Je commençais à croire que j'allais manger du pain.
— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave si tu ne te souviens pas.
Il a surenchéri :
« Non, c’était notre petit-déjeuner. Je n’ai jamais eu envie de le cuisiner à nouveau. À moins que je ne le cuisine à nouveau. Attends… laisse-moi réfléchir. »
Moi : « Je pense que tu mettais aussi des œufs, du fromage, des oignons ou des oignons verts. »
Lui :« Oui, c’est ça. Attends… »
Une conversation sur une simple recette. Mais le temps passé à réfléchir aux ingrédients révélait plus que de la cuisine. Chaque fois qu’on plonge dans nos souvenirs, on ne pense jamais seulement à la nourriture.
Il pensait à toutes les fois où, dans sa cuisine, il avait soigneusement découpé des ingrédients pour moi. Chaque étape faite avec intention. Pour quelqu’un. Et c'était moi. C’est comme si mon existence et mes envies étaient en continuité dans sa tête.
À chaque fois que je replonge dans mes souvenirs, je pense à lui, qui passait du temps à perfectionner sa recette.
À lui qui se levait le matin pour me faire à manger. À cette intimité, invisible, mais tangible. Cette façon d’aimer : silencieuse, intentionnelle, persistante.
Puis il m’a envoyé la recette :
« Coupe la pomme de terre en petits cubes, puis fais-les frire dans un peu d’huile. Ajoute ensuite les oignons, du sel, du poivre si tu veux. Puis les échalotes, et après, les œufs.[...] Mais tu peux aussi ne pas mettre d’œufs, et ce sera excellent. »
Puis il a ajouté :
« Ça me manque.
Ça fait longtemps. »
Il y a quelque chose de presque sacré là-dedans. Aimer au point de ne pas pouvoir ou vouloir consommer ce qu’on a partagé sans l’autre. Chérir un simple plat, mais y voir toute une histoire. Ce n’est pas forcément une histoire d’amour classique. C’est une autre forme d’intimité.
Aimer en actes : donner du temps, de l’énergie, du corps
C’est un langage affectif souvent sous-estimé, parfois invisibilisé, souvent genré.
Je pense aux femmes, aux mères, aux sœurs, aux tantes, celles qui aiment en faisant aimer autant en actions que de mots.
Des plats concoctés avec soin,
des vêtements pliés et repassés,
des blagues partagés dans les cuisines,
des attentions quotidiennes transformées en devoir silencieux.
Mais ici, il ne s’agit pas d’une obligation. Il s’agit d’un choix. D’un don de soi. Cuisiner comme langage amoureux conscient
Cette recette n’est pas qu’un plat : elle englobe le temps, le service, le cadeau, le désir, et même des mots qui n’ont jamais été prononcés.
L’amour comme mémoire incarnée
L’amour survit dans les gestes répétés, les routines, les recettes, les habitudes.
Se souvenir d’un geste, c’est se souvenir d’une personne, d'une histoire. On se souvient de la manière dont notre grand-père nous appelait, de comment nos parents nous taquinais.
Le corps garde la trace de celles et ceux qui nous ont aimés et qu'on a aimés.
Parfois, l’amour ne disparaît pas. Il se déplace, dans une manière d’éplucher une patate, dans une odeur, dans une phrase, dans une cuisine vide.
L’amour comme anticipation de l’autre
Pour ce plat, il ne cuisinait pas seulement.Il anticipait. Il imaginait mes envies, mes besoins, mes plaisirs futurs.
Aimer, ici, c’est penser à l’autre dans le futur. C’est préparer quelque chose pour une version de moi qui n’est pas encore là. Cela va au-delàdu present, passé, future, un melange.
Exister dans la tête de quelqu’un, même en son absence. Je crois qu’il n’y a rien d’aussi doux, aussi bouleversant quand on y pense.
L’acte ne peut pas toujours contenir la profondeur de ce que cela signifie. Mais j'observais et je vous invites aussi a le faire.
L’intimité silencieuse
L’intimité n’est pas toujours faite de grands discours ou de gestes spectaculaires. Parfois, elle est calme, discrète, pratique. Non théâtrale. Mais profondément enracinée.
On sous-estime souvent les amours tranquilles. On les appelle routine, ennui. Mais peut-être qu’il s’agit plutôt de paix, de sécurité, de repos.
Une recette comme archive affective
J’ai maintenant la recette. Et elle devient plus qu’un mode d’emploi :elle est un cadeau, une trace, une archive affective.
Le temps passé à se souvenir des ingrédients porte parfois plus d’amour que des promesses trop grandes. Et elle est aussi importante que la recette en soi.
Ce plat était un message. Et la mémoire qu’il exige est aussi intime qu’une longue déclaration.
Les habitudes orphelines
Il reste cette douleur douce : celle des gestes qui survivent à la relation. Personne n’a refait ce plat depuis, pourtant je vous assure que c'est bon. Non par rancune. Mais par une sorte de respect. Comme si certaines choses devaient rester figées, comme une première esquisse qu’on refuse d’altérer. Pas de tristesse, pas d'envie, pas de retour en arrière.
L’amour laisse des habitudes orphelines. Des routines sans leurs auteurs et est ce si mal?
Donner vs recevoir : deux manières d’aimer.
Lui aimait en donnant. Moi, j’aimais en remarquant, en interprétant, en honorant. Certains aiment en faisant. D’autres en observant. D’autres en verbalisant.
Ces différences créent parfois des malentendus affectifs. Mais elles peuvent aussi se compléter : il y a celui qui agit, et celui qui voit, et qui transforme l’acte en mémoire.
Au-delà des love languages
L’amour est plus complexe que cinq catégories. La culture pop l’a transformé en quiz, en archétypes, en marketing émotionnel. On veut des règles, des recettes, des hacks. Mais l’amour n’est pas un test de personnalité. Et parfois, vouloir trop codifier l’amour ressemble davantage à une tentative de contrôle qu’à un geste sincère.
L’amour est un terrain d’exploration, de réflexion, de critique, je vous l'accorde et je suis d'accord. C'est un lieu politique. Un lieu culturel. Un lieu intime.
Et au milieu de tout ça,
il reste un plat.
Des patates.
Un souvenir.
Ce n’est pas juste une recette.
C’est moi, qui ai existé assez longtemps en lui pour devenir un geste, un rituel, une mémoire et une forme d’amour qui continue de parler même en silence, meme sans que je sois là.
Cette recette montre que quelqu’un m'a aimé. Et a autant aimé la relation pour se donner la peine de s'en souvenir.
Pour cette serie, je nous invite a autant donner qu'à observer. Remarquer les petits détails, les routines, apprécions ces petites choses qui sont au fait grandes, viennent du cœur, marinés dans les pensées, concocter pour nous. Rien n'est garanti, tous mérite notre attention et remerciements.






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