Je veux le beurre, l’argent du beurre et tout le reste.
Essaie personel sur grandir, accumuler, désirer et apprendre la différence entre avoir faim et avoir peur du vide.
"Je suis le Sans-Visage. Et je viens juste de m'en rendre compte."
Notes sur la consommation de soi : les diplômes qu'on veut prouver, les désirs qu'on performe, et l'intimité qu'on n'arrive plus à trouver.
J'accumule les réussites, les expériences, les histoires. Je consomme vite et beaucoup. Un essai honnête sur ce que ça dit de moi et sur ce que j'apprends à digérer.
Grandir, devenir, goûter
Parfois avec mes amies, on rigole de comment on s'imaginait la vie adulte quand on était enfants. “À 25 ans je serai mariée, j'aurai mon diplôme, au moins un enfant, la maison et la voiture.” Le package complet. Le plan.
J'ai 26 ans. J'adore vivre chez ma mère. J'ai une flemme incroyable pour passer mon permis. Je me pose des questions douloureuses sur ma vie amoureuse qui me font parfois passer des nuits blanches. Je n'ai pas de diplôme. Pas d'enfants. Pas de voiture.
Et pourtant, je ne changerais pas grand chose.
Ne pas s'aventurer dans un milieu conventionnel, surtout quand on n'a pas de modèle qui nous ressemble, ça oblige à se poser beaucoup de questions. Je suppose que c'est le prix de vouloir tout, on finit par n'avoir rien… comme prévu. On marche dans des sentiers non balisés, sans demander la permission.
La vie adulte est belle et puissante, libre et solitaire.
Et grandir, c'est aussi se voir de l'extérieur, découvrir ses façons d'aimer, de désirer, de consommer. Et parfois y trouver des imperfections qu'on ne pensait pas avoir.
Le Sans-Visage, Snake, Pac-Man
Je suis le genre de personne qui dit fièrement qu'elle aime accumuler les réussites. Comme si ma valeur en dépendait.
Pendant longtemps, le saint graal c'était : un permis, un diplôme, 20K d'épargne, un appartement, un travail socialement valorisé (corporate, STEM), une relation stable. Être la plus intelligente et par là, je ne veux pas dire m'instruire, mais démontrerque je suis instruite. Ma valeur dépendait de ce que j'avais, de ce que je produisais, de ce que j'accumulais. Je l'appelle : l'accumulation comme identité.
Et puis j'ai réalisé quelque chose. Je ressemble à ce serpent dans le jeu Snake; plus je mange, plus je grandis, plus je veux. Mais aussi plus je prends de place, plus il devient difficile de naviguer sans me heurter à moi-même.
Ou peut-être que je suis le Sans-Visage du Voyage de Chihiro, ce personnage qui absorbe tout ce qui l'entoure : nourriture, objets, personnes. Plus il consomme, plus il devient gigantesque, agressif, dépendant de l'attention des autres. Plus il consomme, moins il est lui-même.
Ou Pac-Man, qui court dans un labyrinthe, addict aux pilules, poursuivi par ses démons( fantôme), obligé de manger sans s'arrêter pour survivre. La consommation comme survie, pas comme plaisir.
Je consomme pour quoi moi exactement ? Par plaisir ou par peur du vide ?
Il y a un paradoxe que je commence à voir clairement : plus on accumule, plus on veut. Le rassasiement ne vient jamais vraiment. Ma gourmandise m'a ouvert des portes, des accès, des opportunités magnifiques. Mais visiblement, elle a aussi un revers.
Le diplôme et la question qui change tout
Cette année, je n'ai pas eu mon diplôme universitaire. Le choc,j'en ferai un autre article. Ma mère a été compréhensive, d'un grand soutien. Mes amies pareil. Avoir un bacc ou non ne définissait pas ma valeur ni mon intelligence, me disaient-elles. Et je les entendais. Mais les entendre et le croire, ce n'est pas la même chose.
Alors que j'essayais de trouver une solution, un collègue m'a posé une question simple : "Pourquoi tu veux ce bacc ?" Sachant que je n'avais aucune pression extérieure, je vis chez ma mère, tout le monde m'aime, personne n'attendait quoi que ce soit de moi (pour l'instant).
Ma réponse : "Parce que je le veux."
Mais est-ce que c'est si simple ? J'aime apprendre, vraiment, profondément, comme un enfant qui apprend à marcher et veut aller partout. Mais rapidement, quelque chose d'autre s'est glissé là-dedans. Est-ce que je veux apprendre pour moi ? Ou est-ce que je veux prouver, malgré tout, contre tout que moi aussi je suis capable ?
Je ne me blâme pas. Je suis une femme noire en Occident, première d'une fratrie, famille immigrée. J'ai connu les deux côtés de la pièce. Je sais qu'indirectement, il peut y avoir du jugement, de la comparaison, de la compétition. Peut-être qu'avec le temps, j'ai voulu prouver. Par amour du jeu ou par amour de l'ego ?
Ce que je sais, c'est que ne pas obtenir ce diplôme a eu un goût horrible. Travailler pendant des années, réussir et ne pas avoir ce bout de papier qui confirme que tu es si intelligente. Même là, en écrivant ça, je mesure l'absurdité. Mais c'est honnête mais j'ai un pincement. Et pourtant, le monde ne s'est pas effondré. Je n'ai pas eu la couronne cette année. Mais j'ai eu des opportunités magnifiques, des aventures, des rencontres. Je consomme toujours et encore, mais je veux cette part du gâteau. Et une fois qu'on l'a ? Je voudrais peut-être autre chose. Parce que finalement, je suis comme ça.
La séduction, l'intimité, le désir
Est-ce qu'il y a encore de la séduction, de l'intimité en moi ? Je ne parle pas d'envie, je parle de désir. La nuance est importante.
L'envie est superficielle, réactive. Le désir est profond, il dit quelque chose de qui on est. Et pendant longtemps, malheureusement, je les ai confondus.
J'ai souvent eu honte de me sentir désirée. Comme si c'était un péché, une vanité. Pourtant non, c'est un besoin. Se sentir aimée, avoir un sentiment d'appartenance. On n'est pas des êtres solitaires et je n'en fais pas l'exception.
En grandissant, j'ai su jouer avec ça. Savoir qu'on peut avoir ce qu'on veut, qui on veut, ce ne sont pas les sentiments les plus détestables. Je les revendique sans honte. Mais je dois être honnête aussi : l'envie flatte l'ego. Savoir que quelqu'un a envie de moi compensait mon besoin de désir réel et était une forme de consommation ; l'attention.
Et avec le temps, le fait qu'on ait envie de moi ne me faisait plus rien.
J'étais dans la performance du désir. Pas dans le désir lui-même. Et me dire ça, c'est une pilule difficile à avaler.
Parce que ce dont j'avais besoin au fond, c'était autre chose. Pas l'envie, l'intimité. Être vue. Vraiment connue. Et ça, dans un monde qui consomme vite, qui swipe, qui passe à autre chose, c'est devenu rare. Précieux. Presque révolutionnaire.
En tant que femme, j'ai dû à plusieurs reprises me réapproprier mon corps, mes envies, mon désir, ma séduction. Surtout sans culpabilité. Séduire d'une autre manière pas dans un esprit de conquête, mais plus profond, plus doux, plus intense.
J'ai longtemps cru que l'amour était linéaire, monolithique. Que si ça ne fonctionnait pas, c'était ma faute ; que je demandais trop, que j'étais trop gourmande. Comment l'amour qu'il me donne ne me convient pas ? Comment j'ose vouloir autre chose ?
Grandir, c'est aussi apprendre que l'amour qu'on reçoit peut ne pas nous convenir et que ça ne fait de nous ni des égoïstes, ni des ingrates. Juste des personnes qui savent, enfin, ce dont elles ont besoin.
Digérer
Je n'ai pas eu mon diplôme cette année. Je n'ai pas eu certaines histoires d'amour comme je les voulais. Et cet été, j'ai encore rempli mon agenda jusqu'à ne plus entendre le silence.
Trois fois où j'ai voulu et où ça n'a pas donné ce que j'espérais.
Trois fois où le monde ne s'est pas effondré non plus.
Je pense encore au Sans-Visage. Ce qui me frappe le plus dans ce personnage, c'est pas qu'il consomme c'est qu'il ne sait pas ce qu'il cherche vraiment. Il absorbe parce que c'est la seule façon qu'il connaît d'exister. Et moi, honnêtement ? Pendant longtemps, j'ai fait pareil. Accumuler des réussites pour prouver que j'en valais la peine. Performer le désir pour ne pas admettre que je voulais être vraiment vue. Courir pour ne pas entendre ce que le silence avait à me dire.
Ce que j'apprends pas proprement, pas linéairement, souvent à contrecœur, c'est la différence entre avoir faim et avoir peur du vide. Entre désirer vraiment et accumuler par réflexe. Entre être aimée pour ce qu'on fait et être aimée pour ce qu'on est.
Je suis encore gourmande. Je le serai probablement toujours. Mais je commence, doucement, à mâcher avant d'avaler. À rester à table un peu plus longtemps. À laisser les expériences devenir de la sagesse plutôt que du contenu. À faire la différence entre ce que je veux vraiment et ce que j’accumule par réflexe, par peur, par ego. À me demander si j'aime vraiment ce que je mange ou si j'avale juste pour ne pas avoir les mains vides.
Vouloir est beau. Désirer est beau. Grandir est beau. Mais entre deux bouchées, peut-être s’arrêter. Goûter vraiment. Savoir pourquoi on mange.
Bon appétit.
Oops! bonne lecture.







Merci pour ce texte qui arrive à pique. Femme noire en Occident, je me pose aussi ces questions en ce moment.
Époustouflant, vous avez capturé un principe très inquiétant de notre ( humains ) fonctionnement moderne qui est de dévoré nos objectifs de toujours essayé de tout achever dans le but d’une reconnaissance, d’un titre, d’une expérience qui peut nous définir. On en revient alors à la célèbre question de l’existentialisme que sommes nous au delà de nos accomplissements? Lire un tel texte m’a mis une belle claque étant dans une période très décisive pour mon avenir ( parcoursup, déménagement en Europe etc… ).
En tout cas, merci pour cette belle lecture, je l’ai bien dévoré haha.