La méritocratie ne récompense pas les meilleurs. Elle récompense les mieux placés.
On romantise la souffrance, on méprise les assistés, on brandit Obama comme preuve que le racisme est mort. Pendant ce temps, le système tourne. Un essai sur la méritocratie et ce qu'elle nous coûte
La méritocratie, ce mythe utile
La méritocratie est une belle promesse. Pendant longtemps, on y croit. On s’y accroche même, parce qu’elle donne un sens à l’effort, une direction à la douleur.
Mais la méritocratie n’est pas une description du monde. C’est une histoire qu’on raconte aux perdants pour qu’ils ne se révoltent pas.
“La méritocratie est l’idéologie parfaite pour une société inégale qui veut se croire juste.” — Daniel Markovits, The Meritocracy Trap
Cet article est une tentative de la déconstruire sans nier la réalité de ceux qui s’en sont sortis, ni jeter le travail de personne. Il s’agit simplement de regarder en face ce que ce mythe cache, ce qu’il protège, et ce qu’il nous coûte collectivement de continuer à y croire.
Il suffit de travailler
On a tous entendu cette phrase, surtout dans les familles immigrées : travaille fort, et tu y arriveras. D’autres sont partis de rien et ont réussi. Si eux ont pu, toi aussi tu peux. C’est un récit puissant, presque fondateur, transmis comme un héritage, parfois avec plus de conviction qu’un nom de famille ou une langue maternelle.
“Ce n’est pas que les riches travaillent plus dur. C’est qu’ils partent d’un endroit différent.” — Barack Obama (ironiquement)
Il n’est pas totalement faux. L’effort compte. La persévérance compte. Mais le problème n’est pas dans ce qu’il dit. Il est dans ce qu’il tait.
La méritocratie promet une société où le pouvoir revient aux plus méritants. Le mot lui-même vient de merere, être digne de, et de kratos, le pouvoir. Le pouvoir aux méritants. Pas de favoritisme, pas d’héritage, seulement le talent et le travail.
Le récit est séduisant, parce qu’il valorise la souffrance. Dans cette logique, souffrir n’est pas seulement un passage obligé : c’est une preuve. Celui qui a galéré seul, sans aide, sans filet, serait plus légitime que celui qui a reçu du soutien. Comme si l’aide était une triche, et la souffrance, la seule voie noble vers le haut.
On romantise alors la galère. On la transforme en récit héroïque. Et ce faisant, on glorifie parfois des souffrances qui auraient pu être évitées. On pénalise ceux qui ont eu la chance d’être aidés, tout en glorifiant ceux qui ont souffert inutilement.
Les capitaux invisibles
Le mythe méritocratique voudrait nous faire croire que tout le monde part avec les mêmes chances. Que dans cette grande course de la vie, la ligne de départ est la même pour tous, et que seuls l’intelligence et le travail décident du reste.
Ce n’est pas vrai. Et ce n’est pas une opinion.
“Le talent, lui, est universel. L’opportunité, non.” — inconnu
Avant même que tu fasses le premier pas, il y a ce que Pierre Bourdieu appelait les capitaux : des ressources invisibles qui orientent la trajectoire autant, sinon plus, que le talent brut.
Il y a le capital économique : l’argent de départ, le filet familial, la possibilité de prendre des risques parce que quelqu’un pourra te rattraper.
Il y a le capital social : les réseaux, les contacts, les bonnes relations. Connaître un avocat au Burundi n’ouvre pas les mêmes portes que connaître un avocat passé par Wall Street.
Il y a le capital culturel : les codes, le vocabulaire, les manières, les références. Ces choses qu’on apprend très tôt dans certains milieux et qui te font paraître sérieux, compétent, légitime, avant même d’avoir parlé.
Il y a aussi le capital racial1 : la couleur de peau, qui peut ouvrir ou fermer des portes avant même le premier mot.
À cela s’ajoute la géographie. Ton quartier, ton école, ton code postal. Habiter en zone rurale ou urbaine, en périphérie ou au centre, change profondément les chances d’accès aux études, aux réseaux et aux opportunités.
“Personne ne merite ses capacités naturellement ni son point de départ dans la société’- John Rawls — A Theory of Justice (1971)
Ce n’est pas du fatalisisme2, mais du déterminisme3 social : nos trajectoires ne sont pas écrites d’avance, elles sont simplement beaucoup plus contraintes pour certains que pour d’autres.*Le mérite ne disparaît pas. Mais il n’explique jamais tout. Dire le contraire, c’est mentir aux gens sur les règles du jeu. Et la preuve la plus simple, c’est celle des vendeurs ambulants en Afrique. Ces hommes et ces femmes qui se lèvent avant l’aube, qui travaillent sans relâche, qui ne comptent pas leurs heures depuis des années. Si le travail acharné était vraiment la clé du succès, ils seraient millionnaires. Mais ils ne le sont pas. Pas parce qu’ils manquent de volonté ou d’intelligence. Parce qu’ils manquent de capitaux économiques, sociaux, culturels, la géographie et parce que le système dans lequel ils évoluent n’est pas fait pour les propulser vers le haut.
La fonction du mythe
“La honte sociale est l'une des formes les plus violentes de domination parcequ’elle s'exerce à l'intérieur” — Didier Erinon
La force politique de la méritocratie est simple : elle transforme une question sociale en question morale. Si tout le monde peut réussir, alors ceux qui échouent n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Le chômage devient de la paresse. La pauvreté devient une faute. La discrimination devient une excuse. La colère contre le système devient une colère mal placée.
À partir de là, le mépris devient logique. Mépris pour les assistés, pour les “fainéants”, pour les sans-abri, pour ceux qui “ne veulent pas travailler”. Si je suis là où je suis parce que j’ai travaillé, alors toi, tu es là où tu es parce que tu n’as pas assez voulu.
Ta misère devient ta faute. Et le système n’a plus rien à répondre. Le plus troublant, c’est que ce mépris existe aussi chez des gens qui ont eux-mêmes souffert. Des enfants dont les parents fu des bénéficiaires d'allocation, qui méprisent ceux qu’on aide. Des personnes venues de milieux populaires qui rejettent celles et ceux qui “ne s’en sortent pas”. Ils ont survécu grâce à ce récit. Le déconstruire, c’est parfois risquer de déconstruire leur propre récit de survie.
Et il y a quelque chose de cynique au sommet : quand on approche d’un certain standing, le genre, la race, la religion (communauté/groupe) s’effacent parfois derrière une seule logique, l’argent. Et avec lui vient souvent le mépris pour ceux qu’on a laissés en bas, y compris ceux de son propre groupe. Comme si monter impliquait de valider le système (capitalisme) qui t’a longtemps exclu, pour ne pas avoir à admettre qu’il est injuste.
“ Si tu n'es pas prudent, les journaux vont te faire hair les opprimés et faire aimer les oppresseurs” — Malcolm X
La méritocratie ne punit pas seulement ceux qui restent en bas. Elle corrompt aussi ceux qui montent.
Les exceptions comme arme
“Regarde Elon Musk, il est parti de rien” (il n’est pas parti de rien)
La méritocratie adore les exceptions. Obama, Elon Musk, telle femme noire partie de son garage, tel immigrant devenu chirurgien. Le message est toujours le même : regarde, c’est possible. Donc le système fonctionne.
Mais on s’arrête exactement là où la réflexion devrait commencer. Le problème, ce n’est pas qu’il existe des exceptions. Le problème, c’est qu’on les utilise pour faire oublier la règle. Quelques trajectoires spectaculaires ne prouvent pas que le système est juste. Elles prouvent qu’il laisse passer assez d’exceptions pour qu’on continue d’y croire.
C’est là que le mythe devient utile : il rassure la majorité, et il écrase ceux qu’il prétend représenter. Il transforme une réussite extraordinaire en norme universelle. Et ceux qui n’atteignent pas cette norme ne sont plus vus comme victimes d’un système inégal, mais comme des gens qui n’ont pas assez voulu.
Les vendeurs ambulants, les travailleurs précaires, les femmes qui portent des charges sous le soleil, les hommes qui travaillent dans des conditions que la plupart d’entre nous ne supporteraient pas une semaine : s’il suffisait de travailler dur, ils auraient depuis longtemps dépassé n’importe quel entrepreneur de Silicon Valley en termes de mérite pur. Mais ils ne sont pas dans les magazines. Ils ne sont pas les tokens. Parce que le token n’est pas choisi pour représenter le travail : il est choisi pour représenter le mythe.
Ce qu’on ne dit jamais sur Obama, c’est l’accumulation extraordinaire de circonstances, de rencontres, de structures favorables qui ont permis à un homme d’une intelligence et d’une discipline exceptionnelles de percer dans un système conçu pour l’en empêcher. On ne dit pas ça. On dit : il a travaillé dur. Cette réduction est une violence. Contre lui, contre tous ceux qui travaillent dur sans que ça suffise, et contre la vérité.
L’exception peut arriver. Mais l’exception n’est pas une politique. Et tant qu’on la brandit comme preuve que le système est juste, on évite la seule question qui compte vraiment : pourquoi l’exception reste-t-elle l’exception ?
Le système a besoin qu’on l’aime
Il y a quelque chose de plus profond encore : le système ne veut pas seulement qu’on y participe. Il veut qu’on l’aime. Qu'on l'adore, le désir.
Le capitalisme fonctionne mieux quand on rêve d’en faire partie. Pas seulement quand on accepte ses règles, mais quand on désire monter, devenir l’exception, entrer dans l’élite. À ce moment-là, on ne subit plus seulement le système : on commence à le défendre.
“Les gens se reconnaissent dans leurs marchandises. Ils trouvent leurs âmes dans leur voitures, leur chaînes Hi-Fi, leur maison à deux niveaux.” — Herbert Marcuse
La méritocratie devient alors une idéologie complète. Elle ne décrit pas seulement le monde. Elle fabrique nos désirs. Elle nous pousse à croire que notre salut viendra du fait d’être choisis, plutôt que du fait de changer les règles du choix.
C’est aussi ce qui rend la colère si difficile à maintenir. Quand on nous dit que tout est possible mais que les moyens sont inégalement répartis, on ne produit pas la liberté. On produit de la frustration, puis de la honte, puis de l’auto-surveillance.
Et la compétition remplace la solidarité. On n’en veut plus au système : on en veut à celui qui veut la même place que nous. Ce n’est pas un accident.
Ce qu’il faut sauver
“Montez si vous pouvez. Mais n’oubliez pas de redescendre chercher les autres.”
Déconstruire la méritocratie ne veut pas dire nier l’effort. Cela veut dire refuser que l’effort individuel soit la seule explication, et encore moins la seule solution.
Cela veut dire distinguer la mobilité individuelle de la justice collective. Quelques personnes qui s’en sortent ne prouvent pas que le système fonctionne. Elles prouvent seulement que le système laisse passer quelques exceptions.
J’ai appris qu’on peut célébrer ses efforts et reconnaître ses privilèges en même temps. Qu’on peut être fier de ce qu’on a construit sans prétendre l’avoir fait seul. Et que la colère contre un système injuste n’est pas de l’amertume.
Le jour où j’ai arrêté de croire que tout dépendait de moi, J’ai commencé à voir plus clairement. Et à me battre pour ce qui compte vraiment : non pas une place dans un système inégal, mais un système qui n’oblige plus personne à se battre deux fois plus dur pour avoir la moitié.
“Je n'ai jamais eu l'impression d'être tout a fait a ma place, ni dans le monde ou j'ai grandi, ni dans celui où je vis maintenant”— Annie Ernaux
***
Ce n'est pas un concept de Bourdieu
Doctrine qui considère tous les événements comme irrévocablement fixés à l'avance par une cause unique et surnaturelle.
Théorie philosophique selon laquelle les phénomènes naturels et les faits humains sont causés par leurs antécédents





Excellent article! Cela me fait entre autre penser au biais du survivant, lorsqu'on se concentre sur ceux qui ont réussi, mais qu'on oublie tout le reste.
Merci pour ce bel article, il est très intéressant. Vendre le concept de méritocratie comme ticket gagnant à la loterie de la vie, c’est en soi nier que notre existence elle même est le fruit de rencontres, de circonstances, d’histoires tissées au fil des générations antérieures.