La violence est partout, mais la brutalité a une adresse
On dit souvent "la violence, c'est mal", mais encore faudrait-il savoir de quoi on parle. La violence d'un peuple qui se défend est-elle la même que celle d'un État qui écrase ?
Ces derniers jours, impossible d’échapper au mot : violence.
“Une personne est décédée de manière violente.”
“X a tenu des propos violents.”
“Un ministre des finances a été placé dans une situation violente.”
“Bref, on ne s’est pas ennuyé.”
Entre le décès de Charlie Kirk qui a fait réagir aux États-Unis, les manifestations au Népal, la Pologne qui cherche à activer l’article 4 de l’OTAN, les violences au Congo, Israël qui bombarde le Qatar, des gens qui dorment dehors malgré un emploi, des maternités bombardées… on a de quoi être étourdis.
Parce que « violence », c’est un mot piégé. Il ne dit pas la même chose selon qui l’emploie, selon d’où on le regarde. Et c’est précisément ça que j’ai envie de décortiquer : qu’est-ce qu’on appelle violence,pourquoi certaines violences paraissent plus légitimes que d’autres ? Et surtout, qui peut la justifier sans que personne ne lève un sourcil?
📃Petit lexique express
Quelques concepts intéressants;
Violence : action physique, verbale ou symbolique qui provoque souffrance, contrainte ou atteinte à l’intégrité d’une personne ou d’un groupe.
Pouvoir : capacité d’imposer sa volonté, d’influencer ou de contrôler souvent liée aux ressources et au statut.
Légitimité : perception qu’une action ou institution est justifiée et acceptable.
Violence policière : usage disproportionné ou abusif de la force par des agents de l’État souvent contre des individus ou des groupes qui ne représentent pas une menace réelle. Cela peut aller des insultes aux brutalités physiques, jusqu’aux homicides.
Violence structurelle (Johan Galtung): lorsque des systèmes économiques, sociaux ou politiques produisent pauvreté, exclusion ou inégalités, sans qu'il y ait besoin d'un coup de matraque.
La violence n’existe pas dans le vide. Elle est toujours jugée en fonction de qui la commet et contre qui elle est dirigée. Quand l’État ou la police agit, on parle d’« ordre public », de « maintien de la paix ». Quand un groupe de manifestant.es se défend ou exprime sa colère, on entend plutôt « casse », « débordements », « violence gratuite ».
Le paradoxe saute aux yeux : ce qui est considéré comme nécessaire et « normal » d’un côté devient immédiatement illégitime de l’autre.
Quand l’État frappe…et se justifie
Un État peut augmenter les taxes, couper dans l’éducation ou imposer des réformes douloureuses. Ces décisions sont considérées comme « légitimes » puisqu’elles relèvent de son mandat. Pourtant, pour celles et ceux qui subissent ces politiques, c’est violent.
La différence, c’est que l’État a non seulement le pouvoir d’agir, mais aussi celui de légitimer sa propre violence.
Exemple historique : les lois coloniales imposées par les empires européens étaient présentées comme "civilisatrices". Pour les colonisé.es, elles signifiaient exploitation, dépossession et humiliation.
Pouvoir et asymétries
La clé, c’est le pouvoir.
L’État détient un monopole sur la violence dite « légitime » (coucou Max Weber <3 ). Il a les armes, les institutions, le langage médiatique qui lui donne raison d’avance. Résultat : un manifestant qui lance une pierre sera criminalisé, alors que cent policiers qui chargent avec matraques et gaz lacrymo seront décrits comme « intervenant pour rétablir l’ordre »
Leur position est asymétrique : armes, protections, légitimité morale. Face à eux, des citoyens désarmés, vulnérables, souvent réduits au silence.
“Regardez, nous avons le droit, nous avons les armes, nous avons la loi avec nous.”
Ici, la démonstration de pouvoir prend presque une dimension d’humiliation. C’est ce que Pierre Bourdieu appelle le pouvoir symbolique : ce surplus d’autorité qui permet de transformer la force en ordre « normal ».
Et du côté du peuple ?
La population manifeste aussi, parfois avec colère, parfois avec violence. Elle répond à ce qu’elle vit comme une agression : inégalités, répression, précarité.
On pourrait dire que cette violence là est légitime puisqu’elle naît de la défense.
La violence du peuple elle est moins légitimée et parfois se retourne contre eux-mêmes, car il y a des lois qui vont être plus bénéfiques a certaines institutions. Résultat : la violence du peuple devient « illégale », quand celle de l’État reste « justifiable ».
Plot twist: Violence, brutalité et nécessité
Il faudrait peut-être distinguer violence et brutalité.
La première, tous les groupes l’exercent. Même quand on crie après son chat parce qu'il a renversé le café
Ex: Crier après quelqu'un, frapper un coussin quand on est énervé, ou lancer une pierre lors d'une manifestation. Ça fait mal, mais ça n'a pas vocation à écraser l'autre.
La seconde — celle qui vise à écraser, humilier, déshumaniser — est souvent associée au pouvoir institutionnel qui s’autorise tout.
Ex: Un policier qui matraque un manifestant désarmé, un patron qui humilie publiquement un employé devant tout le bureau, ou une politique d'austérité qui laisse des familles dans la rue. Ici, le but est d'affirmer son pouvoir et de punir.
N’est-ce pas ? Ca me rappelle une époque…
Alors, la violence existe-t-elle vraiment ?
Je dirais que oui… mais son existence dépend de qui la définit, qui l’exerce et qui a les moyens de la justifier.
Et reste la question la plus délicate :
Alors, la violence est-elle nécessaire ?
Beaucoup de luttes sociales n’auraient jamais abouti sans confrontation. Le droit de grève, les mouvements de décolonisation, les droits civiques… tous ont porté en eux une part de rupture. Mais à chaque génération, la question revient : jusqu’où aller ?
Peut-être que la vraie question n’est pas « faut-il être violent ? » — parceque oui, on est tous violent a un moment ou l'autre — mais plutôt : « qui a le luxe de condamner la violence ? ».
Ceux qui ne vivent pas l’oppression au quotidien peuvent prêcher la non-violence plus facilement que celles et ceux qui n’ont que la rue comme tribune.
On nous répète sans cesse :
« On ne combat pas le mal par le mal. »
« La violence ne résout rien. »
« Il faut négocier. »
« Casser, crier, ça ne sert à rien. »
À chaque fois que j’entends ça, je me demande : combien de choses ont vraiment changé dans ce monde dans la paix, la bonne humeur et les éclats de rire ? Même donner la vie est un acte « violent » contractions, cris, sang.




