Laisse-moi t'expliquer ton pays
Qui a le droit de dire, de savoir et de décider pour l'Afrique ?
Il y a quelques jours, je me suis retrouvée à scroller sur Twitter, comme on le fait, tard, quand on devrait dormir, et je suis tombée sur un de ces débats. Un debat entre Congolais.es du pays et Congolais.es de la diaspora. Le genre de fil qui commence par une question politique sérieuse, l'Est du Congo, la souveraineté, l'avenir, le Soudan etc et qui finit en guerre de légitimité. Qui a le droit de parler. Qui souffre vraiment. Qui comprend vraiment.
Et en lisant, j'ai réalisé quelque chose : personne n'était en train de s'unir pour une cause. Tout le monde était en train de défendre sa position.
D'un côté, un certain Occident ; médias, chefs d'État, institutions, qui parle de l'Afrique comme on parle d'un enfant qu'on ne comprend pas mais qu'on croit connaître. De l'autre, une partie de la diaspora africaine qui reproduit exactement la même logique, avec une légitimité identitaire en plus. Et entre les deux, les voix de celles et ceux qui vivent là, sur place, qui connaissent le terrain, inaudibles, invisibilisées, ou simplement ignorées.
Mais ce que je me suis souvent dit; personne ne veut être radical. Pour l'Afrique, pour un changement profond et pour plusieurs générations.
Cet article n'est pas un arbitrage entre les deux camps. C'est une tentative de nommer ce qui, empêche qu'on avance.
I. Le regard de l'extérieur : quand "aider" ressemble à punir
Il y a une image qui revient, dans la manière dont l'Occident parle de l'Afrique. Celle d'un père autoritaire face à un enfant capricieux. Un père qui sait, qui décide, qui punit et qui attend qu'on le remercie.
On le voit dans les médias. Un plateau télévisé, des journalistes non-Noir.es qui débattent de ce qui serait bon pour tel ou tel pays africain, sans qu'une seule voix locale ne soit invitée à contredire, à nuancer, à dire ce n'est pas comme ça que ça fonctionne. Ce n'est pas de l'information : c'est de la ventriloquie.
On le voit aussi dans le discours politique. Macron, face à Mayotte dévastée par un cyclone, qui laisse entendre que l'île devrait déjà se considérer chanceuse d'être française, que la France a eu la générosité de l'aider. (Video ici). Ou encore ses propos sur Haïti (Article ici.). Dans les deux cas, la logique est la même : le pays colonisateur qui vient rappeler au pays colonisé ce qu'il lui doit.
Ce paternalisme, ce n'est pas de la maladresse. C'est un héritage structurel. La Belgique et le Congo en sont l'exemple le plus documenté, le plus brutal, un siècle et demi de relation construite sur l'idée que le Congo ne pourrait pas exister sans tutelle extérieure. Et cette idée, elle n'a pas disparu avec les indépendances. Elle s'est juste reformatée.
La couverture médiatique de l'Est du Congo est peut-être l'exemple le plus révélateur. Des années de silence presque total, et quand on en parle enfin, c'est soit sous l'angle du "chaos africain" donc violence endémique, État défaillant, population victime ou soit sous celui de l'ONG internationale qui arrive sauver.
On ne parle jamais sous celui des organisations locales qui documentent, qui résistent, qui proposent. Des structures comme le BVES, ou les femmes de Minova qui cartographient elles-mêmes les violences sexuelles depuis des années, sans jamais être citées dans les grands médias occidentaux.
II. Le regard du dedans : quand la diaspora reproduit ce qu'elle dénonce
Mais ce paternalisme-là, le plus visible, n'est pas le seul. Il y en a un autre, plus difficile à nommer parce qu'il se drape dans la légitimité identitaire. C'est celui qu'on peut observer dans une partie des discours de la diaspora africaine.
Le raisonnement ressemble à ceci : on collecte nos diplômes et notre savoir ici, en Occident, et ensuite on rentre construire, remettre de l'ordre, aider le Congo. Ça part d'un endroit sincère, souvent. Mais il faut regarder ce que cette phrase suppose.
Elle suppose que les connaissances acquises en Occident sont supérieures à celles qui existent déjà sur place. Elle suppose qu'en Afrique, personne ne sait ce qu'il faut faire ou que personne ne fait rien. Elle suppose que l'Afrique attend, passive, que la diaspora vienne la sauver. Et elle suppose qu'une fois arrivés, les plans élaborés de l'extérieur s'appliqueront, avec ou sans l'accord de la population locale.
C'est du paternalisme. Pas celui d'un Blanc qui regarde l'Afrique de loin, mais celui de quelqu'un qui se croit autorisé à parler pour un endroit qu'il ne connaît plus, ou qu'il n'a peut-être jamais vraiment connu.
Et encore, parler de "la diaspora" comme d'un bloc homogène, c'est déjà une erreur. Il y a celle qui est partie adulte, qui a des souvenirs concrets, des liens familiaux actifs, une connaissance incarnée de ce que c'est de vivre là-bas. Et il y a celle de la deuxième génération, née en Europe ou en Amérique, qui a grandi entre deux cultures.
Le niveau de déconnexion n'est pas le même, et ça change radicalement la nature du "savoir" qu'on revendique. Prétendre savoir ce qu'il faut faire pour le Congo quand on n'y a jamais vécu adulte, quand on n'a pas navigué ses institutions, ses quartiers. C'est plus de la projection que de solidarité.
Et le problème avec cette logique, au-delà de son arrogance, c'est ce qu'elle fait aux voix sur place. Elle les invisibilise. Si moi je sais déjà, si j'ai déjà le plan, pourquoi est-ce que j'écouterais celles et ceux qui vivent là, qui connaissent le terrain, qui ont testé ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas ?
Venir affirmer haut et fort que seul.es toi et tes semblables savez ce qu'il faut pour un endroit, c'est une forme de malhonnêteté intellectuelle. Et ce n'est pas sans conséquences.
III. L'inaudible : pourquoi les voix locales n'arrivent pas dans nos oreilles ?
Ce n'est pas juste une question de mauvaise volonté. Il y a une architecture, construite, entretenue, qui rend certaines voix structurellement moins audibles que d'autres.
Pense à un chercheur congolais qui écrit en lingala, en kikongo, wolof, ou kinyarwanda . Sa pensée existe, ses analyses sont rigoureuses, sa connaissance du terrain est irremplaçable. Mais il ne publie pas dans Nature ni dans une revue anglo-saxonne à comité de lecture. Son travail n'est pas référencé dans les bibliographies des universités parisiennes ou montréalaises. Donc, dans notre imaginaire collectif, il n'existe pas vraiment en tant que producteur de savoir.
Ce phénomène a un nom : l'épistémicide, ou dans sa forme extractive, l'extractivisme épistémique. C'est quand les savoirs autochtones, africains, populaires sont ignorés, ou pire, pillés, reformatés dans un cadre occidental, renvoyés comme des "découvertes" sans que leurs sources originales ne reçoivent ni crédit ni visibilité. Ça se passe en médecine, en botanique, en droit coutumier, en philosophie morale.
Valentin-Yves Mudimbe, dans son concept d'invention de l'Afrique, le formule clairement : "l'Afrique" comme objet de connaissance a été construite par le regard occidental. Pas par les Africain.es elles et eux-mêmes.
Ce qui veut dire que même la manière dont on parle de l'Afrique, les catégories, les problèmes qu'on pose, les solutions qu'on envisage, est souvent déjà filtrée par une épistémologie qui n'est pas africaine. Mis plutôt une rationalité européenne
Ce n'est pas un accident. C'est une architecture héritée du colonialisme, et elle se perpétue chaque fois qu'on décide ,sans y penser, parfois, que ce qui n'est pas publié en anglais ou en français ne mérite pas d'être cité.
L'Afrique n'est pas un continent passif, pauvre, muet et immobile. Elle pense, elle produit, elle résiste, elle documente.
Ce qu'on choisit de ne pas entendre, c'est un choix politique.
IV. Militer quand même, et à quel prix.
Il y a une citation qui m'est revenue pendant que je lisais ce fil Twitter. Elle est de l'auteur de Un jour tout le monde aura été contre ça :
"Se retirer, défier le pouvoir sur le terrain où il maintient la moins flagrante asymétrie, exige qu'on se pose la question suivante : à quoi suis-je prêt·e à renoncer pour atténuer la souffrance de quelqu'un d'autre ?"
Quelqu'un dans les commentaires avait écrit que ce n'est pas facile de militer, de défier le gouvernement en place. Et les réponses qui revenaient : on n'a pas le temps. On n'a pas le luxe. Ce n'est pas pour nous.
Je comprends une partie de ça. Militer au Congo, dans l'Est du pays, ce n'est pas boycotter une chaîne de restauration rapide. Ça peut coûter la liberté. Ça peut coûter la vie. Il y a des activistes qui risquent exactement ça, chaque jour, et il serait indécent de l'ignorer.
Mais réduire le militantisme à un privilège, c'est aussi une façon de se dédouaner. Parce que militer, ça prend des formes. Ça prend la forme d'un partage de publication, d'une conversation inconfortable avec un.e proche, d'un don à une organisation locale, d'un refus de répéter une narrative coloniale même quand c'est plus confortable de la laisser passer. Militer, c'est accepter l'inconfort, pas comme condition exceptionnelle, mais comme condition normale de toute pratique politique sérieuse.
Ce que je lisais sur Twitter, c'était une accumulation de raisons de ne rien faire. Et ça, ce n'est pas de la lucidité. C'est de la résignation habillée en réalisme.
Parce que la critique du sauveur ,blanc ou diasporique, ne vaut quelque chose que si elle débouche sur une pratique différente. Et cette pratique, elle a des formes concrètes : amplifier les voix locales plutôt que les résumer ou les interpréter. Financer directement les organisations sur place, pas les ONG intermédiaires qui captent les ressources. Suivre le lead de celles et ceux qui vivent là, même quand leurs priorités ne correspondent pas à ce qu'on aurait choisi depuis l'extérieur. Comme des Collectif , des fonds communautaires congolais gérés localement, des réseaux de femmes dans l'Est du Congo ils existent, ils travaillent, ils n't ont pas besoin qu'on arrive avec un plan. Ils ont besoin de ressources, de visibilité, et qu'on leur fasse confiance.
Pour finir — ou pour commencer.
Je ne prétends pas avoir de réponse propre à tout ça. Je ne sais pas exactement comment on répare des décennies d'épistémicide, comment on redistribue la parole dans un débat médiatique qui s'est construit sur son absence, comment on convainc quelqu'un de la diaspora de lâcher la certitude qu'il sait mieux. Ou même comment on convainc aux locaux de fermer le dialogue ou l'écoute avec la diaspora.
Mais je sais que la première étape, c'est de se poser la question sérieusement. À quoi est-ce que je suis prête à renoncer ? Quel confort est-ce que je protège quand je parle pour plutôt que d'écouter ? Quelle voix est-ce que j'amplifie, et laquelle est-ce que j'écrase sans m'en rendre compte ?
Parce que le vrai changement ne viendra ni d'un Occident éclairé qui décide enfin de bien faire, ni d'une diaspora diplômée qui rentre avec ses plans. Il viendra d'une convergence imparfaite, conflictuelle, lente entre toutes ces parties, à condition que chacune accepte de se décentrer. Ce n'est pas de l'utopie. C'est la condition minimale pour que quelque chose de différent soit possible.
L’Afrique n'a pas besoin de sauveurs, ni blancs, ni diasporiques. Elle a besoin qu'on arrête de lui couper la parole.
Sources :)
Achille Mbembe, De la postcolonie
Ngūgĩ wa Thiong'o, Décoloniser l'esprit
Valentin-Yves Mudimbe, The Invention of Africa
Omar El Akkad, Un jour tout le monde aura été contre ça.
Pour plus: (mise a jour régulièrement)
Providence B. Suenge (@providence.sb)





Ton article est vraiment bien écrit ! En tout cas je comprends surtout la partie où tu parles de la diaspora. Parce que oui c’est vrai qu’ils ont vraiment une autre vision de la réalité en Afrique que ceux qui ont grandi en Afrique étant adultes auront vécu. Je viens de Madagascar et la plupart des gens qui ont quitté notre pays pour l’Europe parle beaucoup de Madagascar mais je n’ai pas l’impression qu’ils réalisent l’ampleur de la situation
Merci de nous rappeler que l'expertise de terrain n'est pas une option, mais le socle de tout changement réel. Écouter avant de vouloir expliquer, c'est déjà un acte politique. ✨