Le rap game n'a pas de sauveurs
Il y a quelques semaines, 50 Cent a sorti sur Netflix un documentaire sur Diddy, qui a été numéro 1 dans plusieurs pays. On y découvre — ou redécouvre — le procès de Diddy, son ascension, les accusations de violences, de trafics, les témoignages de son entourage, ce qu’il aurait payé ou refusé de payer, les menaces, et plus largement un système de pouvoir bâti sur le silence, la peur et controle.
Le documentaire évoque aussi son implication présumée dans la mort de Tupac et de Biggie.
Même moi, je l’ai regardé.
Et comme beaucoup, j’ai vu 50 Cent devenir, en quelques mois — ou années — cette figure que plusieurs célèbrent aujourd’hui : le hater lucide, celui qui “dit tout haut”, qui ne lâche rien. Il est devenu un meme, un personnage. C’est drôle, oui. Je ne le nie pas.
On a commencé l’année (celle d'avant) avec le Super Bowl de Kendrick Lamar, en plein clash avec Drake. Et on la termine avec les révélations — ou du moins la mise en scène des révélations — de 50 Cent. Ce texte ne parle donc pas seulement de Diddy, de Kendrick, de Drake ou de 50 Cent. Il parle d’un système où la violence est tolérée tant qu’elle reste silencieuse, et exploitée dès qu’elle devient utile.
Dans ce texte, je vais analyser brièvement le documentaire, les figures qui y gravitent, mais surtout l’univers du hip-hop/rap tel qu’on le connaît ; un univers profondément marqué par le sexisme, la misogynie, la violence et la loi du silence.
Kendrick Lamar vs Drake : le beef comme spectacle
Si je dis Not Like Us, “a minoooor” ou autre, vous voyez probablement de quoi je parle.
Drake et Kendrick Lamar ont eu un “beef” très médiatisé. Pendant plusieurs semaines, c’était diss track sur diss track. Les fans, les haters — ou les deux — étaient ravis. Twitter vibrait.
What a time to be alive.
Je l’avoue : moi aussi, j’ai trouvé ça divertissant. Jusqu’à ce que je m’y attarde un peu plus sérieusement. Et là, j’ai réalisé que ce beef n’était ni si subversif, ni si intéressant. Il était stratégique. Calculé. Et profondément narcissique.
Ces deux artistes savent quoi dire, quand le dire, et comment le dire. Ils sont amoureux de leur image, de leur statut et de leurs poches.
Leur beef n’est d’ailleurs pas vraiment symétrique. Drake est un hitmaker incontestable, omniprésent dans les charts. Kendrick est célébré pour sa profondeur, sa narration, sa posture “consciente”. Les deux sont talentueux — ou pas — selon qui les écoute.
Mais durant ce clash, nous nous sommes surtout attardés à la forme : le tempo, le beat, les rimes. Très peu au fond.
Plus je lisais les paroles, plus une chose me frappait : ils se foutent de ce qu’ils dénoncent.
Ils ne sont pas ceux qu’ils prétendent être.
Kendrick insinue à plusieurs reprises que Drake et son entourage seraient des prédateurs, des “groomers”, associés à de très jeunes filles.
Drake, dans Family Matters, accuse Kendrick d’infidélité, de colorisme et même de violences physiques envers sa fiancée, Whitney Alford.
Pour prouver qui est le meilleur rappeur, tous les coups sont permis, n'est ce pas? Et comme souvent, celles qui servent de munitions sont les femmes , qu’il s’agisse de fiction ou d’accusations bien réelles.
La masculinité hégémonique qui structure le rap game valorise la domination, l'impunité et le contrôle des corps - notamment ceux des femmes - tout en disqualifiant toute remise en question (ou dénonciation) comme une faible ou une trahison.
Pourtant, ces accusations auraient dû nous…faire réfléchir. On parle de violences sexuelles, d’abus, de jeunes filles. Mais le public était trop occupé à “choisir un camp” pour analyser sérieusement. Et parfois sans s'en rendre compte on participe a ce lynchage de femmes, victimes.
La culture du "pas snitch" ne protège pas les communautés, elle protège les hommes de pouvoir: elle transforme le silence en valeur morale et la loyauté en complicité, au détriment des victimes
Drake, depuis plusieurs années, est régulièrement soupçonné pour ses liens étroits avec de (très) jeunes filles, parfois mineures. Son comportement public laisse aussi à désirer : soutien à des agresseurs comme Tory Lanez, moqueries envers Megan Thee Stallion etc.
Kendrick, de son côté, est plus discret. Mais il l’a lui-même dit dans Savior : ils ne sont pas nos sauveurs. Ni Drake, ni Kendrick.
Et c’est précisément là qu’il faut s’arrêter : refuser le piège du X contre Y, quand aucun d’eux ne semble réellement engagé pour la sécurité des femmes et des enfants.
Kendrick prône la famille et la paternité, critique Drake sur ce terrain (Meet the Grahams, Euphoria), tout en collaborant avec Future (dois-je le présenter?) ou en citant Dr. Dre — lui-même accusé de violences conjugales — comme mentor.
Dans The Heart Part 6, Drake nie toute inconduite sexuelle et affirme — préparez-vous — qu’il est trop riche et trop célèbre pour être coupable. J’ai ri.
Il suggère même que les accusations de Kendrick seraient liées à ses propres traumatismes d’enfance.
Les femmes, les filles, les enfants liés à ces artistes sont laissés seuls pour affronter la violence médiatique et les retombées en ligne.
Malgré leurs discours, leur priorité n’est pas la protection des victimes, mais leur ego et leur argent.
La cohérence morale est absente.
50 Cent : le faux justicier
50 Cent a produit un documentaire sur Diddy, son ascension, sa chute, les accusations de violences et de trafics. Le documentaire a été numéro 1 sur Netflix. TikTok, Twitter, Instagram s’en sont emparés.
50 Cent est désormais perçu comme un héros. Celui qui dénonce. Celui qui n’a pas peur.
Dans ces conflits médiatisés, la dénonciation ne fonctionne pas comme un acte éthique, mais comme un capital symbolique: elle sert à gagner un combat d'image, à affaiblir l'adversaire et à renforcer sa propre position de pouvoir.
Mais hey, qui est vraiment 50 Cent ?
Quand j’ai dit qu’il ne fallait pas le prendre pour modèle, on m’a répondu que je minimisais son travail (et les recettes du documentaire qu’il devrait donner aux victimes). Pourtant, deux choses peuvent être vraies en même temps :
Le documentaire peut être pertinent et son producteur profondément problématique.
Voici 50 cent;
Il a diffusé une sex tape privée mettant en scène Lastonia Leviston, accompagnée de commentaires humiliants, dans le cadre d’un beef (avec Rick Ross);
Publié une vidéo d’un ancien protégé en pleurs ;
Ridiculisé Terry Crews pour avoir dénoncé son agresseur ;
Soutenu Trump tout en affirmant que celui-ci n’aimait pas les Noirs ;
Collaboré avec Nicki Minaj, alors qu'elle meme est marié Kenneth “Zoo” Petty, un délinquant sexuel enregistré de niveau deux à New York et a passé plusieurs années en prison pour tentative de viol au premier degré et homicide involontaire au premier degré.
A été accusé de violence domestique par Daphne Joy, la mère de son fils, accusations suivies de séances obligatoires de gestion de la violence.
Il a même plaisanté publiquement sur les accusations d’agression sexuelle visant Diddy sur un de ses post instagram qui parlait d'un producteur que Diddy aurait pas payé et agressé;
“this lil Rod is talented Diddy still ain't pay him for the LOVE album and he touched his butt”. La dernière ligne était…nécessaire ?
Je ne dis pas que le documentaire est nul. Certaines informations étaient déjà connues, mais il apporte un autre point de vue. La vraie question est: pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ? Par conviction morale ou par intérêt ?
Conclusion : ils ne sont pas nos sauveurs
Le problème n’est pas seulement de savoir si ces artistes ont commis ou non les actes reprochés.
Ce qui est révélé, c’est autre chose : le traumatisme des femmes est toléré jusqu’à ce qu’il devienne utile dans un beef.
Ces artistes sont prêts à militariser la violence envers les femmes comme outil rhétorique, mais refusent d’en faire un principe durable.
Kendrick dit que Drake est un prédateur — ça n’en fait pas ton sauveur.
Drake accuse Kendrick de violences — ça n’en fait pas ton sauveur.
50 Cent dénonce Diddy — ça n’en fait pas ton sauveur.
Ils ne sauvent pas les femmes.
Ils sauvent leur ego, leur image et leur argent.
Ils ne sont pas “nos” sauveurs.
Ils sont le symptôme d’un système qui transforme la violence en spectacle. Et on participe.





OUI, c’est super performatif, même chose en France avec Booba et sa chasse aux influvoleurs. Ils s’attaquent à ce qui est tendance pour faire parler d’eux en surfant sur la souffrance des victimes et en se faisant passer pour des saints et des justiciers. Très belle sélection d’images d’illustration par ailleurs! ☺️
C’était intéressant je savais déjà que 50 cent lui-même n’était pas irréprochable mais j’ignorais certaines de ses déclarations.
Ça illustre bien pourquoi le « not all men » ne fonctionnera jamais pour moi d’ailleurs. Parce que quelque soit le profil (personnalité publique ou personne lambda) le niveau ou la part de responsabilité ; en agissant ou justement en ne faisant rien, les hommes finissent toujours par tirer profit des victimes si ce n’est à en faire eux même.
Ça va de la personne qui ne dit rien, à celui qui soutient des personnes problématiques ou rigole face à des blagues sexistes et misogynes ; en passant par les agressions, ou le profit comme ici avec 50…