Nous consommons le monde sans le digérer
Saturation, corps trop-plein
On consomme beaucoup plus qu’on devrait. Vous avez du l'entendre a plusieurs reprises..
Et je ne parle pas seulement de vêtements Shein, H&M, de fast-food ou d’objets jetables, quoi que, je vais sûrement en parler aussi. Je parle d’une autre forme de consommation, plus diffuse, plus intime, plus difficile à nommer et réaliser.
Il y a quelques semaines, ou peut-être moins, en regardant les informations pendant une heure, parfois deux, j’ai ressenti quelque chose de particulier. Littéralement. Je pouvais le sentir dans mon corps.
J’étais étourdie. Et surtout, j’étais remplie.
Après ma séance d’informations, la vie a continué : ménage, cuisine, études. Rien ne s’arrête, jamais. Je continuais de me remplir parce que le capitalisme, parce que le monde l’exige. Mais dès la première heure, j’étais déjà remplie moi. Mon seuil était atteint. Je devrais digerer.
On consomme trop, mais quoi exactement ?
On consomme beaucoup. Trop.
Et le problème, ce n’est pas seulement la quantité, c’est l’absence totale de digestion. On n’a plus le temps de se poser, de réfléchir, de laisser retomber ce qui nous traverse.
On nous bombarde , parfois littéralement, de tout : informations, catastrophes, guerres, génocides, meurtres, épidémies, nouvelles lois, inflation. Tantôt, sur nos téléphones, ce sont des journalistes qui nous parlent de la montée du fascisme. Deux minutes plus tard, ce sont des influenceur.euses qui nous présentent leurs nouveaux produits de beauté.
Des enfants meurent, ensuite apparaît un nouveau sérum anti-âge. Le tout, en moins de 2 minutes.
Les drames et les marchandises cohabitent sans friction. On dirait une réalité digne d’Alice au pays des merveilles. Un monde absurde, mais parfaitement fonctionnel.
Regarder sans voir , échappatoire et voyeurisme contemporain
D’un côté, nous essayons de nous informer, de nous éduquer. Et je n’en veux pas au monde d'ailleurs. Certains font du mieux qu’ils peuvent. La société actuelle ne nous donne pas le temps de nous asseoir et de souffler.
Dès que nous cherchons un échappatoire, nous nous tournons vers la distraction, surtout nos téléphones et les réseaux sociaux. Volontairement ou non, nous sommes exposé.es à des nouvelles et à des images qui heurtent notre sensibilité : phrases, suites de mots, images, scénarios que nous pensions ne jamais voir, le tout à travers nos petits écrans.
Nous sommes rendus insensibles… ou trop fatigué.es pour réagir ?
D’une certaine manière, ces images, ces dystopies, font maintenant partie de notre quotidien, grâce aux algorithmes etc.
Vidéos drôles, macabres, infos vraies ou fausse, videos de X, drama de Y. Et voila que parfois on en veut plus. Encore plus. Toujours plus.
Voir sans regarder.
Regarder, écouter : une forme de consommation.
Nous n’avons plus la même relation à l’image, à l’information, qu’elle soit visuelle ou auditive. On écoute la musique plus fort. Je vous épargne le nombre d’artistes, chanteurs, rappeurs. On passe des heures sur nos téléphones. On regarde des photos, des informations, des vidéos courtes, parce qu’on n’a plus le temps (ni peut-être la capacité) de se concentrer.
Pouvons-nous seulement nous souvenir de la dernière vidéo de plus de quinze minutes que nous avons regardée ? Était-ce une intelligence artificielle ou non ? Les vidéos d’ “information” que nous partageons à nos ami.es ont-elles été vérifiées ? Était-ce un GRWM d’une femme racontant des faits macabres (deux mondes opposés, et pourtant juxtaposés!) ou un requin-chat nous expliquant pourquoi il faut dormir tôt ?
On veut toujours un dernier épisode. Une dernière vidéo. Une dernière dose de dopamine.
Des vlogs. Des GRWM. Des unboxings. Des lives où des inconnus dansent. On veut voir. Tout voir. Parce que ça nous divertit. Pendant quelques secondes, on oublie le monde, le stress. Et on aime ça.
C’est une forme de voyeurisme ordinaire.
Se montrer pour exister , le neo exhibitionnisme.
On consomme.
Et comme dans toute société capitaliste, plus on consomme, plus les créateur.rices de contenu (qui aiment ce sentiment d’influence et de popularité) produisent. Ou plutôt, nous donnent à consommer.
Produire, sans toujours réaliser.
Je me souviens d’une question qu’un de mes professeurs de sociologie nous a posée :
« Pourquoi postez-vous sur Instagram ? »
Il y a eu un silence. Presque un malaise. Comme si nous hésitions à répondre. Il n’y avait pourtant pas de mauvaise réponse. Et en une fraction de seconde, il a répondu à notre place :
« Parce que vous voulez qu’on vous voie. Vous voulez montrer. Et maintenant, on aime ça. »
Je me souviens des réactions : des hum, des rires. Mais personne pour dire le contraire.
Un point qui appuie ses propos, ce sont toutes ces phrases que l’on entend :
« Il faut normaliser le fait de poster sur insta comme avant. »
Mais avant, c’était poster pour s’amuser. Aujourd’hui, poster implique de penser aux likes, aux commentaires, aux algorithmes, à l’esthétique, à l’heure de publication, à ce qu’on peut montrer ou non. Des tas de règles.
Toutes ces règles pour (se) montrer. Pour plaire.
Les likes deviennent un public. Ils nous “surveillent”. Ils nous donnent envie de continuer à nous montrer. Nous les divertissons. Ils nous satisfont. Et nous aussi, nous sommes nourri.es es par eux, commentaire, republications, followers qui augmentent.
Une relation circulaire.
Et voilà. Nous sommes aussi devenu.es, en quelque sorte, des exhibitionnistes ordinaires.
Ralentir, la déviance pour s'en sortir
La déviance : le ralentissement serrait comme une nécessité et comme résistance ?
Dans un monde qui exige de tout voir, de tout comprendre, de tout consommer, questionner, regarder par le processus du ralentissement devient suspect.
Refuser de juste voir. Refuser de produire (en donnant des likes qui nourissent les algorithmes). Refuser de se montrer jusqu'à ce se deshumaniser.
Aujourd'hui, plus que jamais, je nous invite a s’asseoir, ralentir, analyser, questionner, regarder, observer. Évidemment, si nous le pouvons :)





Très bien dit ! Le contraste que tu fais avec la digestion c’est exactement ce que je ressens premier degré mdr. On enchaîne les infos, les contenus, mais ça reste coincé dans le ventre. On ressent plus rien, même pas d'empathie, et à la place on est juste KO.
On a tous déjà pensé à faire une pause des réseaux, mais on se rend vite compte que c’est beaucoup plus dur dans la pratique. Surtout quand on est engagé, parce qu’on consomme aussi par souci d’être informé/réactif/sensible etc. et paradoxalement à force de vouloir tout voir, on intègre plus vraiment, comme tu l’expliques. Ça devient mentalement malsain
Analyse très intéressante !