On ne peut pas desarmer l'oppresseur avec ses propres armes
Lumumba à la coupe du monde. Les images se succèdent, on se sent concernés et puis on passe à autre chose. Un essai sur ce qu'on appelle conscience et ce qu'on refuse d'appeler complaisance.
Lumumba Vea à la Coupe du monde
Oui, l’image est belle. Oui, elle frappe. Oui, elle attire l’œil. Mais ensuite ? Après l’émotion, après le partage, après l’admiration, qu’est-ce qu’il reste ?
Parce qu’une image, aussi forte soit-elle, n’est pas une victoire. Elle peut nous toucher sans nous transformer, n’est pas une prise de position. Et c’est bien là le piège.
Nous vivons à une époque où tout se regarde, tout se commente, tout se consomme. On voit une photo, on ressent quelque chose, et l’on croit avoir compris, parfois même avoir fait sa part. Dans ce flux constant, une fatigue s’installe : nous voyons beaucoup, nous retenons peu, nous ressentons vite, nous réfléchissons tard.
Mais voir n’est pas comprendre. S’émouvoir n’est pas agir. S’enthousiasmer n’est pas s’engager.
Patrice Lumumba, pour ceux qui découvrent ce nom, était le premier Premier ministre du Congo indépendant. Panafricaniste, souverainiste, visionnaire. Assassiné en 1961, avec la complicité de la Belgique et de la CIA, à 35 ans. Son crime ? Avoir voulu que les richesses du Congo appartiennent aux Congolais.
Alors oui, Lumumba à la Coupe du monde, dans le pays impliqué dans son assassinat, cela interpelle. Cela dérange. Mais de quoi parle-t-on exactement ? D’un hommage ? D’une récupération ? D’un symbole vidé de sa charge politique ? La question mérite d’être posée, même lorsqu’elle gêne.
Le danger ne réside pas seulement dans l’image, mais dans notre rapport à elle. Dans cette tendance à nous satisfaire d’un geste symbolique, d’une mise en scène de la mémoire, comme si cela suffisait. Un signe de conscience, et nous voilà rassurés. Une représentation du changement, et nous voilà presque convaincus qu’il est déjà là.
Cette image laisse un goût amer. Non pas parce qu’il faudrait rejeter les symboles, mais parce qu’ils peuvent devenir des écrans. Il est facile de confondre hommage et confrontation, présence et courage.
Je ressens quelque chose de similaire face à certaines productions culturelles contemporaines (ex: One Battle after another) ces récits de révolution portés par de grandes figures hollywoodiennes, pensés pour être consommés autant que ressentis. On nous vend l’idée du changement, on nous invite à y croire, et l’on en ressort avec l’impression que quelque chose bouge. Mais regarder là où l’on nous dit de regarder ne suffit pas à transformer le réel. On nous vend la révolution, le changement, l’idée que tout cela est possible. On nous dit : “croyez-y, regardez ce film, cette image, ce communiqué.” Et nous y croyons, moi y compris. On ressort avec l’impression que quelque chose bouge, que l’oppresseur a compris, que le monde s’éveille, que les alliés sont là.
Le pire, c’est peut-être qu’on regarde exactement là où l’oppresseur veut qu’on regarde.
On ne désarme pas l’adversaire avec les armes qu’il nous tend.
Le réel, lui, demeure. Le Congo demeure. Ses blessures demeurent. L’Est du pays reste une question brûlante que les images ne suffisent pas à apaiser.
La révolution ne sera pas télévisée. Gil Scott-Heron avait raison. Elle ne se résumera ni à un cliché, ni à une séquence virale, ni à une tribune bien formulée. Elle ne se fera pas dans le confort de nos écrans. Elle exigera du courage, de la rigueur, de la discipline, de l’organisation.
Et cela vaut aussi pour nous, ici, maintenant.
Que vaut notre indignation si elle ne débouche sur rien ? Que vaut notre conscience si elle reste décorative ?
On ne peut pas dire aimer son prochain et détourner le regard devant la souffrance. On ne peut pas se réclamer du Christ et ignorer la personne en situation d’itinérance. Le christianisme, dans son exigence la plus radicale, ne permet pas cette neutralité confortable.
Jésus n’est-il pas aussi dans cette personne que l’on évite du regard ? Celle que l’on contourne, ou que l’on juge trop vite responsable de sa propre situation ?
La réalité est plus fragile qu’on ne le pense : nous sommes bien plus proches de la précarité que des ultra-richesses. Et ceux que l’on admire au sommet n’hésiteront pas à tirer profit d’un système qui nous fragilise.
On ne peut pas parler de justice tout en s’accommodant de l’injustice tant qu’elle ne nous atteint pas directement. Aimer son prochain n’est pas une formule : c’est une manière de se tenir au monde.
Pendant ce temps, l’Est du Congo brûle. Des millions de morts depuis 1996 dans une guerre que l’on peine encore à nommer. Des minerais extraits pour alimenter nos téléphones, nos batteries, nos infrastructures, pendant que des communautés entières sont déplacées, violentées, effacées.
L’impérialisme n’a pas disparu. Il a changé de forme.
Aujourd’hui, on nous pousse à admirer les puissants, à confondre réussite et valeur humaine. Mais le monde ne se mesure pas à la taille d’une fortune. La misère n’est pas toujours un choix. La précarité n’est pas toujours une faute.
Le militantisme, lui, n’est ni un vestige ni une posture. Il reste une nécessité. Une manière de refuser un ordre du monde qui écrase les plus vulnérables.
Kwame Nkrumah. Thomas Sankara. Frantz Fanon. Audre Lorde. Nina Simone. Assata Shakur. Wangari Maathai. Les Black Panthers.
Tous on cru en l’Afrique, tous rappellent qu’on peut aimer sans romantiser, défendre sans demander la permission, choisir la conscience plutôt que le confort.
Beaucoup préfèrent éviter de prendre position. Non par ignorance, mais par fatigue, par doute, ou parce que l’on se dit qu’il y a pire ailleurs, ou que l’on a déjà assez à gérer.
Mais celles et ceux qui se sont engagés, hier comme aujourd’hui, avaient eux aussi des contraintes, des peurs, des vies complexes. Cela ne les a pas empêchés d’agir, parfois sans jamais voir les fruits de leur lutte. Se battre pour un avenir que l’on ne verra peut-être pas reste l’un des gestes les plus profondément humains.
Nous ne sommes pas condamnés à applaudir des symboles vides. Nous ne sommes pas obligés de rester spectateurs.
Mais le mal est profond. Même entre nous, la compétition érode la solidarité. Comme on le dit au Congo : quand c’est ton tour de manger, mange, car nul ne sait si son tour viendra.
L’histoire n’avance pas seule. La solidarité ne naît pas spontanément. Quelqu’un doit parler. Quelqu’un doit commencer.
Et si nous ne le faisons pas, qui le fera ?





