Qui nous surveille ?
Parfois, j’ai l’impression que notre époque a inventé une nouvelle forme de prison ...
Avez-vous remarqué qu’on vit dans une sorte de prison ? Pas une prison en béton, pas une cellule fermée à clé, non. Une prison diffuse, silencieuse, presque invisible. Une prison où l’on est constamment observé par un oeil géant, même quand personne ne nous regarde vra.
Nos interactions ne sont plus de simples échanges.
Un “bonjour”, un “ça va” , une intonation, un regard… tout devient un espace d’analyse. Notre voix change selon le milieu. Pas par hasard, mais parce qu’on sait que chaque mot porte une image, un message, une identité qu’on sait être évaluée.
Et nous faisons la même chose avec les autres.
On surveille les autres, et on se surveille soi-même. Même chez soi.
Tenez un journal intime, par exemple. Au moment d’écrire, une voix murmure déjà : “Et si quelqu’un tombait dessus ? Qu’est-ce qu’on dirait de toi ?”. On performe, comme si nous dans une pièce de théâtre, on performe.
Notre compte Instagram aussi ,on ne poste pas ce qu’on veut, ni quand on veut. On attend la bonne heure, la bonne lumière, la bonne image aesthetic. On édite, on filtre, on hésite. On anticipe. On se conforme.
Imaginez maintenant une ville immense. Des millions de personnes. Personne ne connaît tout le monde. Mais au centre , ou peut-être au-dessus, il y a un œil. Une tour.
On ne sait jamais où cet œil regarde.
On ne sait pas si c’est sur soi, sur l’autre, ou sur personne.
Mais on sait que cet œil peut nous regarder. À tout moment.
Cet œil nous surveille.
Cet œil maintient l’ordre.
Cet œil dicte la norme.
Et à force de vivre avec cet œil, cet œil finit par se glisser en nous.
On agit comme lui, on pense comme lui, on juge comme et surtout avant lui.
On devient le prolongement du système.
Voilà comment on glisse doucement d’une société “humaine” à une société où chacun surveille chacun et où chacun se surveille soi-même.
I. Nous nous surveillons même quand personne ne regarde
On cite souvent Foucault pour parler de prisons, d’institutions, de panoptique. Mais ce qui me frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant le pouvoir qui vient d’en haut : c’est celui qui circule entre nous et surtout comment il est en nous.
Dans nos interactions les plus banales , dire bonjour, choisir un mot, un emoji, une tenue, une photo , il y a déjà un calcul ( de l’autre, l’image qu’on renvois) , une anticipation, une forme de prudence.
Nos conversations ne sont jamais de “simples échanges”.
Elles sont des tests, des mises à l’épreuve, et parfois des espaces de micro-jugements.
On observe, on décortique, on interprète la personne devant nous… et elle fait la même chose.
Ce n’est plus l’État qui nous surveille.
C’est le groupe.
C’est la communauté.
C’est le public.
C’est nous-mêmes.
On pourrait presque dire que nous sommes devenus les gardiens les uns des autres et nos propres geôliers par réflexe. La discipline n’est plus imposée : elle est participative.
II. Code-switching, normes sociales et peur de la réprimande.
On adapte notre voix, notre vocabulaire, notre posture, selon le lieu où l’on se trouve : l’université, le travail, la famille, le cabinet du psy (oui, meme eux sont une forme de police). Pas seulement pour être compris mais pour éviter la sanction sociale.
Quand un patient arrive chez le psy parce que son travail le tue à petit feu, son mal-être est souvent renvoyé à des “outils de gestion du stress”, des “trucs pour mieux fonctionner”.
On ne questionne pas la structure (ce qui nous rends malade): on questionne son adaptabilité (pourquoi on est tombé malade) comme si le monde n’avait pas de quoi nous rendre malade.
La thérapie devient parfois un espace où on apprend à supporter ce qui nous détruit. Le praticien et le patient sont eux-mêmes pris dans ce système : surveillés, régulés, orientés vers la réparation plutôt que la résistance.
C’est foucaldien à l’extrême : ce n’est pas l’individu qui compte, c’est la continuité de l’ordre (l’argent, le systeme, le travail peut importe comment on veut le nommer).
III. Travailleurs, racisés, ouvriers : la surveillance inégale
Dans le travail à la chaîne, ce mécanisme explose.
Imagine une usine auto : chaque ouvrier a une tâche précise, et le moindre faux mouvement ralentit tout le monde.
Alors chacun surveille chacun.
Pas par méchanceté : par survie.
La discipline est horizontale, pas verticale.
Tu travailles bien non pas parce que le patron te regarde, mais parce que ton collègue dépend de toi et toi de lui. Solidarité ou peur ? Et dans les secteurs où les personnes racisées sont surreprésentées, cette surveillance devient racialisée : plus de suspicion, plus de jugements, plus de risque d’être corrigé, recadré, exposé.
Fanon l’avait déjà dit : le regard des autres devient un pouvoir qui structure notre être. Chez les Noirs, il devient une double surveillance : celle de la norme sociale et celle de la norme raciale. Et comme nous l’avons intériorisée depuis l’enfance, nous nous surveillons avant même que quelqu’un ait parlé. Pas parler fort, ne pas être en retard, faire attention à ses cheveux,
IV. La modernité numérique : une prison avec Wi-Fi
Si l’usine était la vieille prison, les réseaux sociaux sont la nouvelle.
Aujourd’hui, la surveillance est :
décentralisée,
anonyme,
continue,
émotionnelle.
Avant de poster une photo, on pense à tout : Est-ce trop sexy ? Trop radical ? Trop triste ? Trop politique ? Est-ce que ça “fait pauvre” ? “fait riche” ? “fait pas assez noire” ? “Clean”?
On auto-censure, on auto-édite, on auto-discipine notre image. Le commentaire anonyme, lui, fonctionne comme une sorte de police morale et avouons le, strict et parfois sans cœur simplement impitoyables.
Une punition invisible, mais toujours possible.
Un jugement sans visage, mais omniprésent.
Le panoptique de Foucault avait une tour centrale.
Nous, nous avons un fil Instagram.
V. Le capitalisme émotionnel : travailler sans arrêt… même en silence
La logique du travail à la chaîne ne s’est pas évaporée. Elle s’est intériorisée. Aujourd’hui on ne surveille plus seulement nos gestes, mais nos émotions :
ne pas (paraître) etre trop fatigué,
trop fragile,
trop en colère,
trop déprimé,
trop différent.
On doit performer l’adaptabilité, la gentillesse, la patience, le “bien-être”. La société exige un sourire productif, même quand tout brûle à l’intérieur. C’est ce que des sociologues appellent le travail émotionnel. Travailler même quand on ne travaille pas. Tenir même quand on tombe. Se discipliner même quand personne n’a donné d’ordre.
VI. Alors… Où se cache la liberté ?
Si chacun surveille chacun, si le regard est partout, si la norme vit en nous…où chercher l’émancipation ? Peut-être dans les zones où l’on accepte d’être mal compris. Dans les amitiés où l’on peut s’effondrer sans devoir performer. Dans les espaces où l’on refuse de jouer le jeu de l’image parfaite ou du corps docile. Dans les moments où on dit : non, je ne veux pas être “adaptable”, je veux être vivante, libre être moi. Colorés, brillant, énergétique, émotionnel, imparfait, simplement humain? Sans se limiter ou se laisser definir ?
Parce qu’au fond, le vrai scandale n’est pas que nous soyons surveillés.
C’est que nous ayons appris à nous punir nous-mêmes.





