Retourne-toi, tu verras l'Occident
Peut-on réellement se libérer d’un système lorsqu’on continue à se définir en fonction de lui, même dans l’opposition ?
En République Démocratique du Congo la perception des progrès des droits des femmes a chuté de 67 % à 57 % en seulement deux ans.
Au Senegal, le ministre de la Culture Amadou Ba affirmait récemment que la “philosophie LGBT” ne faisait pas partie des mœurs sénégalaises.
Pendant ce temps, près de 167 millions d’Africains faisaient face à une insécurité alimentaire aiguë en 2025.
À Kinshasa, des milliers d’enfants vivent encore dans la rue, parfois après avoir été accusés de sorcellerie.
Et selon UNICEF, plus de 35 000 cas de violences sexuelles contre des enfants ont été enregistrés en République démocratique du Congo en 2025.
Malgré cela, une partie croissante du discours politique sur le continent semble obsédée par une autre urgence : défendre les “valeurs africaines” contre des menaces présentées comme étrangères.
Le paradoxe est là : le besoin de se réapproprier son histoire après des siècles de colonisation est totalement légitime. Mais que devient cette quête identitaire lorsqu’elle se construit principalement dans l’opposition à l’Occident et beaucoup moins dans une réflexion honnête sur ce qui, chez nous, doit réellement être transformé ?
Un retour légitime.
Critiquer le discours du « retour aux valeurs » sans reconnaître d’abord d’où il vient, serait intellectuellement malhonnête.
Ce mouvement nait dans une histoire marqué par colonisation, d’extraction des ressources, de dépossession culturelle, de destruction de systèmes politiques locaux et d’imposition de normes extérieures. Les frontières de nombreux États africains ont été tracées sans tenir compte des réalités ethniques, linguistiques et culturelles. Les langues coloniales dominent encore l’administration, l’école et la production du savoir. Même les modèles de développement restent largement définis ailleurs.
Dans ce contexte, vouloir reprendre possession de sa culture, spiritualité ,de sa pensée et de son récit est non seulement compréhensible, mais nécessaire.
Vouloir revaloriser des langues africaines. Vouloir interroger les normes importées. Vouloir reprendre le contrôle de son récit. Vouloir penser par soi-meme.
Le problème n’est donc pas le désir de retour à soi. Le problème commence quand ce retour devient un slogan politique qu’un véritable projet de reconstruction intellectuelle, sociale et économique.
Car désirer quelque chose de juste ne signifie pas automatiquement que le chemin emprunté l’est aussi.
L’Occident comme miroir.
Avez vous remarquer que dans plusieurs discours politiques qu’on peut entendre de nos jours, l’identité africaine semble parfois se construire non pas à partir d’elle-même, mais en opposition systématique à l’Occident ?
Si la colonisation a imposé le christianisme, alors nos vraies valeurs seraient forcément l’inverse.
Si l’Occident défend le féminisme, alors le féminisme serait anti-africain.
Si l’Occident défend les droits LGBT, alors l’homophobie deviendrait soudainement présenté comme une preuve d’authenticité culturelle.
Si certaines normes ‘progressistes’ sont associées à l’Europe ou à l’Amérique du Nord, elles sont automatiquement rejetées comme étrangères.
Le plus frappant, c’est que l’Occident reste au centre du débat dans les deux cas : autrefois comme norme imposée, aujourd’hui comme adversaire à contredire. On ne s’en libère pas vraiment ; on continue simplement à tourner autour de lui.
D’où une question essentielle : quand on parle de “valeurs africaines”, de quelles valeurs parle-t-on exactement ? De quelle époque ? De quelles sociétés ? De quelles traditions ? Avec quelles sources ?
L’Afrique n’a jamais été un bloc unique.
Le tri des héritages
Le problème du retour aux sources est aussi sa profonde sélectivité.
Certaines choses sont rejetées comme occidentales : le féminisme, les droits LGBT, certaines revendications individuelles, certaines critiques religieuses.
Mais d’autres héritages venus de la colonisation sont acceptés sans débat : les frontières actuelles, les structures étatiques, certains systèmes judiciaires, le franc CFA, les modèles économiques, les institutions religieuses héritées de la colonisation, la dépendance internationale.
Pourquoi certaines influences occidentales deviennent-elles soudainement insupportables tandis que d’autres restent intouchables ?
Pourquoi l’homosexualité est présentée comme une importation occidentale, mais pas certaines lois anti-homosexualité viennent elles-mêmes de la période coloniale ?
Pourquoi le féminisme est rejeté comme étranger alors que nombreuse structures patriarcales ont aussi été renforcées par la colonisation et les missions religieuses ?
Cette sélection n’est pas neutre. Elle protège souvent les structures de pouvoir déjà en place tout en tout en donnant l’apparence d’un retour à l’authenticité.
Le noeud du savoir.
Cette contradiction renvoie à une autre question, plus profonde encore : celle du savoir.
Comment “retourner” aux sources quand les outils pour les retrouver sont eux-mêmes hiérarchisés ?
En Afrique comme ailleurs, certains savoirs sont jugés plus légitimes que d’autres :les savoirs universitaires occidentaux, les publications en français ou en anglais, les institutions académiques reconnues mondialement.
A l’inverse, les savoirs oraux, les langues locales, les penseurs africains moins institutionnalisés, les formes communautaires de transmission restent souvent marginalisés.
Même au sein du continent, cette hiérarchie persiste.Un texte publié dans une revue occidentale sera souvent davantage valorisé qu’un savoir produit localement dans une langue africaine.
C’est là que se loge une autre forme de domination : une domination épistémique.
Nous cherchons parfois à nous libérer avec des outils intellectuels qui ont aussi servi à nous marginaliser.
Qui paie le prix de cette authenticité ?
Les débats identitaires ne sont jamais abstraits. Quelqu’un paie toujours le prix.
Très souvent se sont les femmes, les enfants, les minorités sexuelles, les voix dissidentes, les populations pauvres.
Pendant que les élites politiques parlent de morale culturelle, des crises structurelles continuent : insécurité alimentaire, violences sexuelles, chômage, effondrement des systèmes éducatifs, accès limité aux soins, violence envers les enfants.
Certaines formes de souveraineté sont construites sur l’effacement de populations qui sont déjà les plus vulnérables.
L’ironie est parfois brutale : certaines campagnes anti-LGBT présentées comme une défense des traditions africaines reçoivent aussi le soutien de groupes religieux conservateurs occidentaux.
On prétend combattre l’influence occidentale tout en recyclant certaines de ses formes les plus conservatrices.
On devrait se demander, comment construire des sociétés plus justes sans constamment avoir besoin de l’Occident , comme modèle ou comme ennemi ?
Se libérer ne peut pas signifier reproduire de nouvelles oppressions au nom d’anciennes blessures.
Une décolonisation exigeante
Le véritable retour aux sources commence par une question beaucoup plus inconfortable qu’on ne veut l’admettre : à quelles sources voulons-nous réellement retourner ?
Et surtout : avec quels outils allons-nous les retrouver, alors même que nos imaginaires, nos institutions et nos références ont été profondément marqués par la colonisation ?
Se décoloniser ne signifie pas simplement rejeter l’Occident de manière automatique. Cela exige d’accepter qu’il y aura toujours des biais, des angles morts et parfois des découvertes inconfortables.
Peut-être que ce passé idéalisé que certains invoquent n’était pas aussi uniforme qu’ils le prétendent. Peut-être que certaines sociétés africaines précoloniales n’étaient pas strictement monogames.
Peut-être que les rapports de genre étaient plus complexes que les modèles rigides défendus aujourd’hui.
Peut-être que certaines sociétés reconnaissaient des formes de sexualité, de parentalité ou d’organisation familiale différentes.
Peut-être que nos systèmes d’éducation, nos structures politiques, nos modèles économiques, notre architecture, nos langues, nos arts et nos formes de solidarité collective avaient d’autres logiques que celles imposées par le capitalisme moderne.
Et surtout, il faut rappeler une évidence : il n’existe pas une seule Afrique, une seule histoire ou une seule source.
Ce retour ne signifiera pas la même chose au Senegal, en RDC, au Nigeria ou en Kenya.
C’est un travail lent. Complexe. Collectif.
Moins spectaculaire que les slogans politiques sur les “valeurs africaines”, mais beaucoup plus sérieux.
Si l’on veut réellement construire une Afrique plus libre, il faudra cesser de se définir en permanence par rapport à l’Occident, soit en l’imitant, soit en lui résistant à tout prix.
Et surtout, il faudra comprendre qu’aucun projet de renaissance africaine n’a de sens s’il abandonne les plus vulnérables.
On ne peut pas prétendre défendre l’Afrique tout en laissant perdurer : la pauvreté, l’insécurité alimentaire, l’absence d’accès aux soins,
les violences faites aux femmes, l’abandon des enfants, la marginalisation des personnes handicapées, autres minorités de genre, sexualité et l’exclusion de toutes celles et ceux qui ne rentrent pas dans une vision étroite de l’“authenticité”.
Une Afrique meilleure ne peut pas être un projet réservé aux élites, aux États ou aux bourgeoisies nationales.
Sinon, ce n’est pas une libération.
C’est simplement une nouvelle version de l’abandon.
Laisse moi t’expliquer ton pays est le premier texte de ma série sur la décolonisation, axée sur les converanges des habitants locaux versus la diaspora. Si ce texte vous a plus vous aimeriez le 1er.
Quelques resources :)
Ngũgĩ wa Thiong'o Décoloniser l'esprit
Valentin-Yves Mudimbe The Invention of Africa
Décolonialité vs décolonisation : la décolonisation désigne souvent l'indépendance politique. La décolonialité, c'est le travail plus profond sur les structures mentales, épistémiques et culturelles héritées





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