Sarah est morte d'insecticide, mais ce qui l'a tuée, c'est nous
Réflexion sur une tragédie qui révèle le poids de nos coutumes, nos croyances et de nos silences.
Une jeune femme congolaise, Sarah, s’est donnée la mort. Elle a avalé de l’insecticide.
La raison ? Son copain (ou mari) avait mis enceinte une autre fille et choisi de doter cette fille avec sa famille. Sarah a laissé derrière elle un enfant, une fille.
L’histoire a fait le tour de TikTok en RDC. Mais au lieu de compassion, ce sont les insultes et le blâme qui pleuvent :
« Pourquoi mourir pour un homme ? »
« Elle a abandonné sa fille ! »
« Quelle faiblesse ! »
“elle est stupide”
“nous on nous trompe est ce qu’on est morte?!”
Ou encore, la phrase qui résume l’indifférence : « Les hommes seront des hommes. »
Et pourtant, cette tragédie dit beaucoup de choses sur notre société. Une femme meurt, et au lieu de s’interroger sur ce qui l’a tuée, on la juge. Alors, étape par étape, regardons comment on en arrive là.
a. La dot comme arme sociale
En RDC, doter une femme, ce n’est pas juste officialiser une relation. C’est un acte public, une reconnaissance sociale, une manière de dire : celle-ci mérite d’être honorée et intégrée, une vraie femme accomplie.
C’est le Graal. Le statut qui distingue celles qui « ont réussi » des autres.
Certaines femmes, dont moi, n’adhèrent pas à cette logique. Je ne crois pas qu’une femme doive se marier ou avoir des enfants pour être reconnue comme humaine et digne. Chaque individu est important, point. Mais il serait hypocrite de nier la puissance de cette idéologie dans nos vies.
On nous a bercées d’histoires de prince charmant, devenir de sa famille, prendre son nom et un, des âmes sœurs, de maternité heureuse. On nous a appris à attendre cet instant comme la validation ultime. On nous dit et voit comment certaines prient pour avoir un mariage. Les commentaires qu’on a entendu en grandissant “ tu vas faire comment avec ton mari”, “ une femme doit être comme ce ci”.
Mais que se passe-t-il quand les choses ne suivent pas ce scénario ? Quand l’homme de Sarah a choisi d’en doter une autre, ce n’était pas seulement une trahison intime : c’était une humiliation sociale. Un rejet public. Une sentence.
b. Le blâme des femmes, l’impunité des hommes.
Et pourtant, ce n’est pas lui qu’on accuse. Lui ? On le tait, on l’excuse. Elle ? On la juge. C’est la règle patriarcale : l’homme agit, la femme supporte. L’homme choisit, la femme endure. Et si elle refuse, si elle s’effondre, c’est elle la coupable.
On dit : « Les hommes seront toujours des hommes », comme si leur irresponsabilité était une loi de la nature, comme si ils sont nés comme ca, c’est inné. Mais pourquoi les femmes, même dans leur vulnérabilité, doivent-elles toujours porter seules le poids de la faute ? Pourquoi quand une autre personne faute les femmes se remettent en question ?
On blâme la lumière de s’être brûlée… alors que quelqu’un jouait avec l’interrupteur.
On blâme l’arbre de s’être effondré alors que quelqu’un etait entrain de couper.
c. Et la petite fille qu’elle laisse derrière elle ?
Beaucoup s’indignent : « Comment a-t-elle pu laisser sa fille ? »
Oui, c’est tragique. Mais poser la question comme une accusation, c’est oublier l’essentiel : personne ne devrait avoir à porter une douleur si grande qu’elle l’empêche de voir un avenir auprès de son enfant. Qu’est-ce qu’on fait que la douleur soit si grande ? Comment et pourquoi on en arrive la?
Au lieu de demander « pourquoi Sarah a fait ça ? », demandons-nous : « qu’est-ce qui, dans notre société, rend ce geste pensable ? »
Le suicide de Sarah en dit beaucoup sur nous, en tant qu’Africains, en tant que Congolais, en tant qu’êtres humains.
d. Sarah comme miroir
Sarah n’est pas un cas isolé. Elle est le miroir de centaines de femmes humiliées, dévalorisées, rendues invisibles.
On ne lui laisse pas le bénéfice du doute : santé mentale, stress, solitude, maladies silencieuses ? Tout cela disparaît derrière une seule lecture : elle a échoué à supporter.
Et si elle était restée vivante, qu’aurait-elle gagné ? Peut-être le « titre » de femme mariée, honorée devant la famille, église, société. Mais à quel prix ? À force de mal-être, de stress chronique, combien de maladies aurait-elle développé ? Elle allait prendre des médicaments de tensions pour rester calme?
Pendant ce temps, lui, son compagnon, aurait continué à être protégé par la société, les coutumes, les croyances. Protégé par nous, qui perpétuons ce système.
Alors oui, il y a un éléphant dans la pièce. Et tant qu’on ne le nomme pas, on reste complices.
e. Et la santé mentale ?
La santé mentale des femmes est souvent reléguée au second plan, comme si leur rôle social devait se limiter à supporter et encaisser. Ce que Sarah a vécu n’est pas seulement une trahison amoureuse : c’est un effondrement psychologique dans un contexte où les femmes ont peu de ressources et encore moins de reconnaissance face à leur détresse. L’humiliation publique, le rejet et le sentiment de n’avoir aucune valeur hors du regard d’un homme sont autant de violences invisibles qui fragilisent l’équilibre mental. Au lieu de recevoir soutien et écoute, les femmes comme Sarah sont confrontées au jugement moral, à la culpabilisation et au silence. Cette accumulation de pressions et d’injustices crée un terrain fertile pour le désespoir et la maladie. La société congolaise (et bien au-delà) peine encore à reconnaître que la santé mentale n’est pas un luxe, mais une question de survie.
Pour Sarah, la trahison amoureuse a été le point de rupture. Apprendre que l’homme en qui elle avait confiance mettait enceinte une autre femme et la doter officiellement a été un coup direct porté à son estime de soi, dans une société qui mesure encore la valeur d’une femme à sa relation à un homme. Cette humiliation, combinée au poids des coutumes, à l’isolement et à la culpabilisation, a transformé ce désespoir en solitude extrême. Dans ce contexte, le suicide de Sarah ne peut être compris comme un choix individuel isolé : il reflète une société qui échoue à protéger et soutenir celles qui souffrent.
Conclusion : Ce qui a tué Sarah
Ce qui a tué Sarah, ce n’est pas seulement la douleur d’une trahison. C’est une société entière qui protège les fautes des hommes et blâme les femmes de ne pas savoir souffrir en silence.
En continuant à protéger les uns et à condamner les autres, nous tuons petit à petit celles qui ne trouvent pas d’issue.
Nous sommes complices. Et si nous n’osons pas réfléchir, changer, et briser ce cycle, d’autres Sarah suivront.
Entant que individus il est faux de croire qu’on ne se doit rien, être égocentrique et individualiste.
Nous nous devons respect, sécurité et considération.





J’ai bien aimé ton article, les femmes qui vivent des abus sont susceptibles d’en revivre et sont plus fragile, et en vraie ce qu'ils faudrait mettre en avant c’est un cercle social solide pour les femmes qui sont isolées ou dans des formes de dépendance, pour qu’elle puisse trouver l'écoute, le réconfort, la passion, l’épanouissement ailleurs que dans une relation amoureuse…