Sois douce. Sois belle. Sois tranquille.
Le patriarcat a eu un rebranding, Il s'appelle feminine energy maintenant. La soumission est de retour. Cette fois, elle vient avec une Stanley cup ou un Latte.
Il y a quelques semaines, je scrollais sur tiktok ou insta, quand une vidéo s’est imposée à moi. Et pas parce qu’elle était choquante au contraire.
Une voix calme, un cadre lumineux, des tons crème et rose poudré. Une jeune femme parlait de son rapport à la cuisine, non pas comme une contrainte, mais comme un don. “One of the most powerful gifts that women possess : the ability to nurture. Creating loving meals, baking with intention.” Ce style de discourt. Elle parlait de son corps libéré du contraceptif hormonal, de ses cycles qui coulent avec la lune, de la divine feminine rhythm qu’elle honore enfin. Elle parlait de son départ du monde du travail comme d’un retour à elle-même. “I was sitting in my masculine in the workplace and I didn’t even realize it.
J’ai pas regardé la vidéo jusqu’au bout. Pour etre honnête, elles m’ont toujours mise mal a l’aise. Quelque chose dans ce discours sonnait d’une certaine manière. Pas juste, pas faux. Familier, peut-être. Et c’est précisément ça qui m’a inquiétée.
Comme j’aime bien dire en blaguant : c’est de la propagande. Mais ce n’est pas une blague, il y a des schémas, habitus qu’on peut remarquer. Pour moi c’est un pilule rose AKA le red pill des femmes ou les gardiennes du patriarcat.
“Ce n’est pas X. C’est Y.”
Il y a une structure rhétorique au cœur de ce type de contenu qu’on ne remarque pas toujours au premier passage. Chaque affirmation semble reformuler une contrainte en révélation personnelle, transformer une norme en vérité intérieure.
Ce n’est pas “les femmes appartiennent à la cuisine”. C’est que nourrir est ton don le plus puissant.
Ce n’est pas “interdire la contraception”. C’est : pourquoi vouloir supprimer la part la plus naturelle de ce que tu es ?
Ce n’est pas “les femmes doivent être soumises”. C’est que quand j’ai enfin embrassé ma féminité, ma vie amoureuse a fleuri.
Ce glissement est difficile à saisir parce qu’il ne repose pas sur des injonctions explicites. Il fonctionne par déplacement : ce qui relevait autrefois de l’obligation apparaît désormais comme un choix, voire comme une libération.
Ce n’est pas de la soumission, c’est du pouvoir. Ce n’est pas une contrainte, c’est un choix. Ce n’est pas une régression, c’est un retour à soi.
C’est précisément ce que la sociologue Rosalind Gill décrit dans ses travaux sur le post-féminisme : une culture où les normes de genre ne disparaissent pas, mais se reconfigurent sous la forme de décisions individuelles, d’authenticité, d’empowerment. Le pouvoir ne s’impose plus frontalement , il circule à travers le langage du choix.
Dans ce cadre, il devient presque impossible de formuler une critique sans apparaître comme celle qui nie aux femmes leur liberté. Après tout, personne ne force qui que ce soit. Tout est présenté comme désiré, voulu, choisi. L’émancipation devient la justification de la soumission volontaire. Et c’est là que le discours devient particulièrement efficace : il neutralise la contestation en la rendant moralement suspecte. Remettre en question ces choix, ce serait attaquer l’épanouissement des femmes elles-mêmes.
C’est ce qui distingue fondamentalement le pink pill du red pill masculin. Andrew Tate dit ouvertement que les femmes sont inférieures aux hommes. Il est bruyant, agressif, il revendique sa misogynie. On peut le combattre frontalement parce qu’il se présente comme un adversaire. La feminine energy, elle, ne se présente pas comme une idéologie. Elle se présente comme une thérapie. Comme une spiritualité. Comme une révélation personnelle. Et c’est précisément pour ça qu’elle est plus difficile à démonter, on ne débat pas avec quelqu’un sur son chemin de guérison.
Le corps comme projet.
Si le discours est doux, les injonctions sur le corps, elles, sont précises.
Le corps du pink pill est mince, pas musclé, surtout pas. Les salles de gym sont trop masculines, trop agressives, trop dans l’énergie masculine. Le pilates, en revanche, est devenu l’espace parfait. Des tenues roses, des matcha lattes, des séances qui semblent légères, presque aériennes, filmées dans des lumières chaudes. Les pilates princesses ont envahi les feeds, et avec elles, une certaine idée de ce que le mouvement féminin doit être : gracieux, contenu, esthétique. Pas de sueur excessive. Pas d’effort qui déforme le visage, alors que le pilates, c’est de l’effort, grimace, sueur. Pas de force qui impressionne, seulement une silhouette qui s’affine.
Ce corps est aussi lisse. Doux. Il ne parle pas fort, ne prend pas trop de place, puisque son aura est sensé parler a sa place, ne porte pas d’ongles extravagants ou de couleurs trop criardes. Il est soft and feminine and pink, la palette visuelle est aussi une prescription comportementale. Et il est, très souvent, clair. Le standard de beauté qui circule dans ces contenus est massivement eurocentré : cheveux lisses ou légèrement ondulés, traits fins, peau lumineuse dans le sens qui, dans l’imaginaire colonial, a toujours voulu dire pâle. Pas de maquillage ou un maquillage minimaliste qui a l’aire tres naturel. Les femmes qui s'écartent de cette norme imaginaire peuvent ressentir une résistance, une exclusion. Une esthétique qui n'a pas été pensée pour toutes et parfois, on le dit clairement.
Il y a dans tout ça quelque chose qui ressemble à ce que Silvia Federici analysait autrement : le travail de production du corps féminin comme travail invisible, non rémunéré, présenté comme naturel. Se faire belle, se faire douce, se faire petite, ce n’est pas du travail dans ce discours, c’est de l’effacement. Une dépersonalisation, tout est uniformisé, aucune individualité. Les heures, l’argent, l’énergie cognitive que ça mobilise sont réels. Et tout ça orienté dans une seule direction : vers le regard et le désir d'un homme.
Parce que le pink pill n’est pas seulement une esthétique. C’est aussi une économie tout entière.
Sprinkle, sprinkle, l’argent = amour
Marrying up. C'est l'un des concepts les plus ouvertement discutés dans ces cercles et l'une des figures les plus connues de ce courant est Shera Seven, dont les vidéos sur comment "sprinkle sprinkle”, semer son attention comme une ressource rare, ont circulé massivement. L’idée est simple : une femme doit viser un homme qui gagne plus qu’elle, qui peut subvenir, qui protège financièrement. Le provider. Et autour de cette idée gravite tout un corpus de contenu pratique : comment attirer un homme riche, comment le garder, comment se positionner comme une high-value woman pour accéder à un high-value man.
La sociologue Eva Illouz a passé une grande partie de son œuvre à documenter comment le capitalisme a réorganisé le désir amoureux , comment les catégories économiques ont colonisé le langage de l’intimité. Ce qu’elle appelle le capitalisme émotionnel : un monde où les émotions sont gérées comme des ressources et où les relations sont évaluées selon une logique de marché. Le pink pill en est une expression presque caricaturale. L’amour n’est pas nié, il est subordonné. Ce que tu veux vraiment, dit ce discours, c’est la sécurité.
Ce que ce cadre produit concrètement, c’est une dynamique de pouvoir installée dès le départ. Une femme qui dépend financièrement de son partenaire n’est pas dans une relation égale , elle est dans une relation où sa liberté de partir est conditionnée par sa capacité à se réinstaller seule. Le pink pill ne dit jamais ça. Il dit : il pourvoit, tu t’épanouis. Mais la structure sous-jacente est celle du contrôle.
Et ce n’est pas n’importe quel type d’homme qui est valorisé dans ces contenus. C’est un homme riche, stable, dominant et implicitement, ces qualités sont aussi racialisées et classifiées. Le high-value man du pink pill ressemble à quelque chose de très précis dans l’imaginaire culturel dominant. Ce qui signifie que le pink pill n’est pas seulement sexiste. Il est aussi, structurellement, une idéologie de classe et de race déguisée en conseil relationnel.
Ce mouvement a aussi, et ce n’est pas anodin, une dimension sexiste envers les hommes. Le vrai homme du pink pill est celui qui pourvoit, qui protège, qui occupe son énergie masculine. Tout ce qui s’en écarte la douceur, la vulnérabilité, le partage des tâches domestiques est tacitement renvoyé du côté du féminin, donc du faible. Le pink pill ne libère personne. Il enferme tout le monde dans les mêmes cases.
Les gardiennes
Il y a un argument que j’entends souvent dans ces espaces, et qui mérite qu’on s’y attarde : le féminisme ment, c’est a cause du féminisme.
Concrètement, ça ressemble à ça : le féminisme t’a dit que tu n’avais pas besoin d’un homme, et regarde tu es seule et malheureuse. Le féminisme t’a dit de partager l’addition à égalité, et les hommes ne veulent plus payer. Le féminisme t’a dit de prioriser ta carrière, et maintenant tu as quarante ans et pas d’enfants.
Ce retournement n’est pas absurde dans le vide. Il capte quelque chose de réel : le féminisme libéral mainstream a souvent réduit l’émancipation des femmes à leur accès aux mêmes structures que les hommes ; le marché du travail, la réussite individuelle, la compétition économique. Le féminisme libéral est capitaliste, et en tant que capitaliste, il faut toujours produire, être autocentrée, seule, encore travailler. Ce féminisme-là n’a pas toujours interrogé ces structures. Et il a laissé un vide que le pink pill s’est empressé de combler.
Mais il faut être précise ici, parce que le raccourci est facile : le féminisme libéral n’est pas le seul féminisme. Le féminisme radical a toujours interrogé ces mêmes structures. Il n’a jamais dit que l’émancipation consistait à entrer dans le capitalisme la tête haute. Il a dit que le capitalisme et le patriarcat sont le même système, qu’on ne peut pas démanteler l’un sans l’autre, et que le soin, la communauté, l’interdépendance ne sont pas des faiblesses mais des alternatives politiques. Ce féminisme-là existe. Il a été marginalisé, récupéré, caricaturé. Et quand le pink pill dit que le féminisme ment, c’est souvent ce féminisme radical qu’il efface pour pointer du doigt le libéral.
La réponse du pink pill à ce vide ? Exactement ce que le patriarcat a toujours demandé, dans un emballage nouveau.
Et les femmes qui portent ce discours ne le font pas par malveillance, c’est important de le dire. Elles le font souvent parce qu’elles ont trouvé là quelque chose qui ressemble à du repos. Dans un monde qui leur demande d’être performantes, autonomes, compétitives, le pink pill offre une permission de ralentir. Le problème, c’est que cette permission est conditionnelle : elle est accordée au prix de la dépendance, de l’effacement, de la centralité absolue du regard masculin.
bell hooks l’avait formulé autrement, mais l’idée tient : le patriarcat ne survit pas sans la participation active des femmes. Ce n’est pas une accusation mais une observation sur comment les systèmes d’oppression se reproduisent.
Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est une forme de dépersonnalisation organisée. Le pink pill demande aux femmes de s’objectiver elles-mêmes, pour avoir un provider, pour se reposer! Il demande de se regarder avec les yeux du marché amoureux, d’évaluer leur valeur selon des critères externes, de travailler leur personal brand de femme désirable. L’identité devient une stratégie. Le soi devient un produit.
Deux faces d’une même pièce
Je reviens à cette vidéo que j’ai pas fini.
Ce qui m’avait accrochée, je crois, c’était la forme. Cette voix douce, cette lumière chaude, ce sentiment que la femme qui parlait était en paix. Dans un monde épuisant, la paix est séduisante. Et le pink pill vend de la paix, parce que nous sommes fatiguées, au point qu’on fantasme sur le faix de choisir de faire un retour en arrière. C’est une paix qui a le goût du renoncement, mais qui s’appelle épanouissement.
Le red pill masculin et le pink pill féminin ne sont pas des phénomènes séparés qui se seraient développés en parallèle par hasard. Ils sont les deux faces d’une même pièce. L’un dit aux hommes : reprends le contrôle, les femmes te l’ont volé. L’autre dit aux femmes : abandonne le contrôle, c’est là ton vrai pouvoir. Ensemble, ils reconstituent la même hiérarchie mais avec, de chaque côté, le sentiment d’avoir librement choisi.
Et cette hiérarchie ne flotte pas dans le vide culturel. Elle s’inscrit dans un moment politique précis. Ce langage; la féminité naturelle, la pureté, les rôles complémentaires, la femme au foyer comme idéal, est historiquement le langage des régimes qui ont voulu réduire les femmes à leur fonction reproductive et domestique. On le retrouve dans les rhétoriques fascistes du XXe siècle. On le retrouve aujourd’hui dans les discours de la droite nationaliste et religieuse, qui parlent de replacement de retour aux valeurs, de protection de la famille traditionnelle. Le pink pill ne se réclame pas de cette filiation mais il en parle la langue. Et pendant ce temps, dans les pays où ces mouvements prennent le pouvoir, ce sont les droits reproductifs qui partent en premier.
Ce n’est donc pas seulement une question de choix individuel. C’est là que le féminisme radical apporte quelque chose d’essentiel que le féminisme libéral ne peut pas offrir : la conscience que les choix individuels existent dans des structures collectives, et que quand suffisamment de personnes font le même “choix”, ce choix devient une norme, une pression, une politique. Quand les femmes sont massivement incitées à quitter la sphère publique, à dépendre économiquement d’un homme, à subordonner leur désir au regard masculin, les conséquences ne restent pas dans le privé. Elles s’étendent. Elles se légifèrent.
Simone de Beauvoir disait qu’on ne naît pas femme, on le devient et ce qu’elle voulait dire, c’est que la féminité n’est pas une essence à retrouver. C’est une construction à interroger.
Peut-être que le repos qu’on cherche dans la divine feminine est réel. Peut-être que l’épuisement qu’on fuit est réel. Mais si la réponse qu’on nous propose ressemble trait pour trait à ce que le patriarcat a toujours demandé juste dit plus doucement, avec une meilleure lumière et un latte alors ce n’est pas un retour à soi.
C’est un retour en arrière.







Tu sais le début de l’article m’a fait pensé aux produits défrisants, qui aujourd’hui n’ont plus ce nom de « défrisant », mais qui ont été rebrander avec des appellations plus chic, plus esthétique comme « lissage brésilien, produit pour détendre le cuir chevelu » etc.
On arrive à un moment de l’histoire où les réseaux sociaux, autrefois moteurs de soulèvements sociaux et politiques, semblent désormais nous faire reculer, en popularisant des tendances qui auraient été inconcevables il y a encore quelques années.
Le bioessentialisme a eu beaucoup d'impact négatif sur le féminisme. Des "féministes" souhaitent du respect parce que nous "donnons la vie" alors que nous ne voulons pas forcément des enfants et nous ne sommes pas toutes fertiles. Il faut arrêter de nous réduire à nos organes génitaux juste pour qu’on ait accès à nos droits HUMAINS.