"Tais-toi et soi soumise"
Soumission féminine, esclavage et romance dans les sociétés coloniales et occidentales: comment la soumission féminine a été fabriquée.
L’intime comme porte d’entrée
Il y a surement dix ans, je rentrais chez moi un soir avec une figure masculine paternelle. Sur notre chemin, on a entendu une femme hurler. Je suppose qu’il s’agissait d’une dispute, mais je me souviens de comment j’ai imaginé la scène : chez eux, une femme qui criait de douleur, de colère, qui pleurait. Elle criait parce qu’elle avait mal. Parce qu’un homme la frappait.
Je me suis retournée vers cet homme de ma famille, comme pour dire « tu entends ?». Sans même me regarder, il a dit : « Ah, voilà ce qui arrive quand on n’écoute pas.»
Dix ans plus tard, cette phrase me laisse toujours des sueurs froides. La soumission a toujours été omniprésente dans notre culture, la mienne. Je pourrais vous parler des scènes, des mots, des discours que j’ai entendus : « les femmes se soumettent naturellement quand elles sont amoureuses», « femmes, soyez soumises». Des femmes qui doivent supporter la douleur avec le sourire, sans s’exprimer. Des femmes dont on ne met pas le nom sur les invitations de mariage.
Jeune, je n’ai jamais réussi à comprendre pourquoi les femmes devaient se taire lorsqu’un homme parle. D’où vient ce réflexe ? Pourquoi dit-on qu’en amour, la soumission vient naturellement ?
La soumission féminine n’est pas une nature. C’est un produit historique fabriqué sur plusieurs siècles, qui vit encore dans nos corps, nos relations, nos rêves d’amour.
I —Avant : ce qu’on a détruit
L’Afrique précoloniale comme point de départ
Vous vous êtes déjà demandé comment nos ancêtres africains vivaient en Afrique ? Leurs routines, leurs systèmes ? Moi oui, surtout que dans ce projet de compréhension de la soumission, on nous la décrit comme quelque chose de naturel, qui est en nous, qui fait partie de notre véritable culture et que « les Blancs et le féminisme sont venus tout mettre sens dessus dessous».
J’ai décidé de me renseigner.
Le patriarcat n’est ni universel ni intemporel. Plusieurs sociétés africaines précoloniales fonctionnaient très différemment du modèle européen. Les Akan du Ghana et de Côte d’Ivoire étaient matrilinéaires : l’héritage, le clan, l’identité passaient par la mère. Les femmes avaient un pouvoir politique réel. Les reines-mères pouvaient opposer leur veto aux décisions du roi.
Chez les Igbo du Nigeria, les femmes disposaient de leurs propres institutions politiques parallèles les mikiri, assemblées de femmes, leurs propres marchés, leurs propres tribunaux. C’est cette autonomie que les Britanniques ont voulu détruire, ce qui a provoqué la Guerre des femmes igbo de 1929, une révolte massive contre la colonisation. Oyeronke Oyewumi, sociologue yoruba, montre que chez les Yoruba précoloniaux, le genre n’était tout simplement pas le principe hiérarchique central de la société.
La sexualité plurielle n’était pas non plus stigmatisée : il n’y avait pas de « vertu» liée à la monogamie. Chez les Akan, où l’héritage passe par la mère, la virginité n’avait aucune valeur économique ou sociale particulière.
La colonisation comme destruction délibérée
Les missionnaires n’apportaient pas que la Bible. Ils apportaient un modèle familial précis : mari-chef, femme-soumise, enfants-obéissants. Ce modèle a été imposé par la religion (le péché, Ève, l’obéissance comme vertu divine), par la loi coloniale (effacement des droits coutumiers des femmes), et par la violence directe.
Les femmes autonomes sexuellement ou politiquement ont été requalifiées de « sauvages», « déviantes», « prostituées» pas pour ce qu’elles faisaient, mais parce qu’elles résistaient au modèle imposé. De là viendrait la croyance que les personnes noires sont dévergondées sexuellement, incapables de rester avec un seul partenaire. Donc « moins civilisées» selon le regard colonial. Le sexisme et le racisme se nourrissent mutuellement dès la première heure.
II— Le corps comme territoire
Corps noir : outil de travail et de reproduction
Dans les Caraïbes esclavagistes, le corps des femmes noires avait une double fonction économique : travailler et produire de la main-d’œuvre. Après 1807 et la fin officielle de la traite, la reproduction devient stratégie de plantation. Les planteurs encouragent, parfois forcent, les femmes à produire des enfants-esclaves pour maintenir la main-d’œuvre.
Le viol n’est pas un accident du système. Il est le système. La sociologue Rhoda Reddock montre que le corps de la femme esclavisée n’était pas d’abord vu comme une femme mais comme une unité de travail et de reproduction. Aucune protection liée à la féminité ne lui était accordée.
Corps blanc : outil de respectabilité
La femme européenne bourgeoise du 19e siècle est enfermée dans le domestique. Son corps doit être pur, sa sexualité invisible, son travail gratuit. La ménagère n’est pas une tradition ancêstrale : c’est une invention capitaliste récente. Initialement, avoir une femme à la maison était un signe de richesse bourgeoise, preuve que le mari gagnait assez pour deux. Ce modèle s’est ensuite universalisé via l’Église, l’État, puis les médias.
Le travail domestique de la femme, cuisine, soins, éducation des enfants n’est pas fémunéré, donc économiquement invisible. Cette invisibilité n’est pas un oubli : c’est une stratégie d’accumulation capitaliste délibérée.
Le contrôle racial de la sexualité
Les deux systèmes sont liés par le même mécanisme : contrôler le corps féminin pour contrôler la reproduction, l’héritage, la main-d’œuvre.
– Femme blanche = trop pure (sexualité réprimée)
– Femme noire = trop sexuelle (sexualité criminalisée)
Les deux sont des formes de dépossession. Dans les deux cas : son corps ne lui appartient pas. Le discours sur l’hypersexualité noire circulait en Europe pour faire peur auxfemmes blanches « sans la famille chrétienne, voilà ce que vous seriez».
Leurs avantages ? Travail gratuit, consommation accrue, contrôle démographique, discipline sociale. La famille privée isole les individus, rend la solidarité collective plus difficile. Tout ce mal déployé pour obtenir la soumission n’est pas naturel, peu importe où l’on se trouve sur le globe.
III — Comment la soumission devient intérieure
Le trauma qui se transmet
Ce qui a été imposé par la force finit par se transmettre sans force. Les générations suivantes héritent de patterns de survie devenus invisibles : s’effacer, ne pas prendre de place, subordonner ses besoins, anticiper la colère de l’autre.
Joy DeGruy appelle ça le Post Traumatic Slave Syndrome : les stratégies de survie de nos ancêtres, se soumettre pour ne pas mourir, dépendre du plus fort, deviennent des patterns inconscients que leurs descendantes reproduisent sans savoir pourquoi. Ce n’est pas une pathologie individuelle. C’est une mémoire collective.
Se soumettre pour survivre devient s’effacer « par nature».
Ne pas montrer ses émotions (dangereux) devient difficulté à exprimer ses besoins.
Dépendre du dominant devient chercher un homme fort et contrôlant.
Amour conditionnel (si tu obéis) devient croire que l’amour se mérite.
Frantz Fanon avait déjà montré, dans Peau noire, masques blancs (1952), comment la colonisation ne détruit pas seulement les structures sociales elle colonise la psyché. Le colon définit finit par se voir à travers le regard du colonisateur, intériorisant sa propre infériorité comme une vérité. Les féministes ont montré que le même mécanisme opère avec le genre. Pour les femmes noires, les deux se superposent.
On apprend si tôt à s’effacer que l’effacement finit par ressembler à une
personnalité.
Ce qu’on apprend aux petites filles
Le conditionnement ne commence pas à l’âge adulte. C’est dès l’enfance que les dés sont jetés : les comportements récompensés sont être douce, plaire, s’effacer, prendre soin, être tranquille. Les comportements punis : prendre de la place, exprimer de la colère, avoir des besoins, trop bouger.
Bell hooks, dans All About Love (2000), part d’une observation radicale : nous ne savons pas ce qu’est l’amour, parce qu’on nous en a appris une version déformée dès l’enfance. Dans la famille patriarcale, l’amour parental — surtout paternel —
est distribué de façon conditionnelle : tu es sage, tu mérites l’amour ; tu obéis, tu mérites l’amour. La soumission devient preuve d’amour, l’autonomie devient abandon.
Dans Ain’t I a Woman (1981), hooks ajoute une couche cruciale : pour les femmes noires, la condition est double. La femme blanche apprend à se soumettre pour mériter l’amour. La femme noire apprend à se soumettre ET à prouver qu’elle est « assez bien», assez douce, assez respectable, assez non-menaçante, pour mériter d’être aimée du tout. L’infériorité intériorisée de Fanon se superpose au. conditionnement de genre.
Nous avons entendu, ou même dit, ces phrases à des petites filles, parfois avec amour.
– « Sois gentille.» On dit aux filles d’être douces, accommodantes. La gentillesse féminine n’est pas une vertu neutre : c’est une préparation à la subordination. La fille gentille devient la femme qui dit oui quand elle veut dire non, qui sourit quand elle est blessée.
– « Ne mets pas les hommes mal à l’aise.» Les filles apprennent très tôt à gérer l’ego masculin : ne pas paraître trop intelligentes, ne pas trop réussir, faire attention à leurs mots, vêtements, comportements.
– « Le mariage est ton accomplissement.» On élève les filles en leur faisant croire que le mariage est un accomplissement, pas les garçons. La femme entre dans une relation avec un besoin que l’homme n’a pas au même degré. Ce déséquilibre du besoin crée un déséquilibre du pouvoir.
Dans ce déséquilibre, la soumission devient une stratégie de rétention.
La romance comme école de la soumission
La fiction romantique populaire n’est pas une distraction innocente : c’est un manuel, echapatoire fantastique. Le héros dominant, la femme qui l’apprivoise par sa douceur, l’amour gagné par l’effacement de soi. Deniz Kandiyoti appelle ça le bargain patriarcal : on échange sa liberté contre la sécurité affective. C’est ça qu’on vend aux femmes.
Du roman à la vraie vie, le script est le même. La femme qui tolère le contrôle, qui interprète la jalousie comme de l’amour, qui se rétrécit pour ne pas déranger, elle rejoue quelque chose qu’on lui a appris bien avant sa première relation. Très tôt, on apprend à tolérer les violences, à les voir comme des moments d’amour :
« s’il te dérange, ça veut dire qu’il t’aime», « l’amour fait mal».
C’est là que tout se rejoint. Si tu as grandi en croyant que tu vaux moins, qu’un homme qui te choisit te fait une faveur , alors un homme contrôlant peut sembler rassurant.
La domination se déguise en amour. Et tu appelles ta soumission ta personnalité.
IV. Elles ont résisté
Avec la montée du sexisme et de la misogynie, il est important des’informer et de comprendre ces
mécanismes. On nous vend la soumission comme un fait naturel, comme la caractéristique des « bonnes femmes», comme quelque chose qui viendrait de chez nous , Afrique, Caraïbes. Mais il est essentiel de savoir que non.
Les femmes n’ont jamais été passives :
– Caraïbes : empoisonnements de maîtres, avortements comme refus de produire des esclaves, Nanny of the Maroons en Jamaïque, Saníté Belair en Haïti.
– Afrique : la Guerre des femmes igbo de 1929, révolte massive contre la colonisation britannique, menée par des femmes sans armes.
– Europe : les « sorcières» de Silvia Federici comme femmes autonomes résistant à l’enclosure, les grèves de ménagères, les suffragettes.
– Aujourd’hui : féminismes décoloniaux, refus du mariage, mouvements afro-descendants, et encore plus.
La résistance a toujours existé. Elle a été effacée des récits historiques, ce qui est lui-même une forme de domination.
Le continuum
On revient toujours à la même scène. Une femme qui baisse la voix. Qui reformule sa colère en question polie. Qui attend d’être choisie avant de prendre de la place.
Nous avons longtemps appelé ça de la douceur. Je suis comme ça.
Mais après avoir traversé ces histoires; les femmes igbo dont on a détruit les assemblées, les femmes esclavisées dont on a instrumentalisé les corps, les ménagères européennes dont on a rendu le travail invisible, les petites filles à qui on a dit d’être gentilles avant d’avoir appris à être elles-mêmes, je ne peux plus dire « je suis comme ça» sans entendre ce que ça contient. C’est de la clarté. Parce que ce qui a été construit peut être déconstruit. Pas facilement, désapprendre ce qu’on a appris avant les mots, c’est un travail long et douloureux. Mais des femmes
l’ont fait avant nous. Elles ont résisté sans vocabulaire féministe, sans internet, sans espace safe. Avec leurs corps, leur silence stratégique, leur fuite, leur refus de mettre au monde des enfants pour un système qui les broyait, leurs joies et leurs espoirs.
Elles nous ont laissé quelque chose. Le minimum qu’on leur doit, c’est de continuer.
Qu’est-ce qu’on t’a appris à plier pour être aimé.e? Et maintenant que tu le sais qu’est-ce que tu en fais ?
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N'hésitez pas a me contacter si vous voulez une des sources cité ou dans le meme style ! J'ai probablement une copie en PDF que je peux donner :)
Sources :
Ifi Amadiume, Male Daughters, Female Husbands (1987) ; Oyeronke Oyewumi,
The Invention of Women (1997)
Rhoda Reddock, Women and Slavery in the Caribbean (1985) ; Maria Mies,
Patriarchy and Accumulation on a World Scale (1986) ; Anne McClintock,
Imperial Leather (1995)
bell hooks, All About Love (2000) ; Ain’t I a Woman (1981) ;
Deniz Kandiyoti, Bargaining with Patriarchy (1988) ; Joy DeGruy, Post Traumatic Slave Syndrome (2005)
Stephanie Camp, Closer to Freedom (2004); Silvia Federici, Caliban et la sorcière (2004) ; Elsa Dorlin, Se défendre (2017)






Un grand merci pour cet article très bien écrit et sourcé. J'étudie le développement de la mentalité cléricale en France à partir du XIIIe siècle et le développement de la colonisation des esprits sur les terres européennes par le développement de cette caste masculine qui envahit les sphères intellectuelles, juridiques, administratives et commerciales de la société. J'ai trouvé tes parallèles et les liens que tu fais très éclairants. J'ai remarqué moi aussi ce parallèle entre l'épouse qui n'a pas le droit à la parole ni même de se déplacer librement et les esclaves sur lesquelles les hommes projettent leurs fantasmes sexuelles. j'ai trouvé cette mécanique jusqu'en Grèce antique et dans tout l'espace eurasiatique (grands empires d'Asie centrale, d'Inde, de Corée, de Chine, du Japon). C'est le fonctionnement typique du patriarcat étatique où ce sont les hypers prédateurs qui gouvernent influençant les sphères plus basses de la société par leurs distorsions... merci!
Merci pour cet article ! Il est bien écrit et très riche en sources. Pour les récits de résistances féminines, j’aimerais ajouter une petite contribution en l’inscrivant dans le cadre du Sénégal. D’abord, il y a les femmes de Nder qui ont commis un suicide collectif pour ne pas se soumettre à l’ennemi. Il y a aussi Aline Sitoe Diatta qui est une grande figure du colonialisme. Elle a incité toute une communauté à refuser de payer l’impôt et d’autres activités imposées par le colon. La soumission féminine surtout chez nous en Afrique nous est présentée comme une donnée naturelle, un moyen de prouver son existence, sa féminité. Ces histoires de résistances nous montre que tel n’est pas le cas. On a résisté au patriarcat, à la colonisation et on résiste encore aujourd’hui. Merci encore pour ce texte