Journal de ruptures
ou comment j'intellectualise ma rupture
Accroche.
J’ai une qualité qui est aussi un défaut : je veux tout comprendre. Tout intellectualiser.
J’ai mis du temps à écrire ce texte parce que je voulais d’abord maîtriser le sujet. Comprendre ce que sont les ruptures avant d’en parler.
Mais j’ai reçu un commentaire (de Sahad) un jour qui m’a arrêtée : *épisode 1 analyse, épisode 2 poème, épisode 3 surprise ! pourquoi se limiter ?*
Alors voici. Un texte sur les ruptures, les peines d’amour, les maux de cœur. Où j’essaie autant de comprendre que d’extérioriser. Sans trop savoir où l’un finit et où l’autre commence.
Réaction.
Je ne me souviens pas d’avoir pleuré après une rupture. Du moins, pas directement. Souvent c’est après des mois. Comme si mes yeux étaient dans le déni.
Et dernièrement , pour ne pas dire il y a quelques jours , j’ai découvert que je ne pleurais même plus. Les yeux secs. Rien. Nada.
Ce que je fais à la place, c’est réfléchir. Longuement. J’écris ce que j’aurais pu faire différemment, ce qu’il a compris ou non, comment je m’exprime, pourquoi on ressent ce qu’on ressent. Je réfléchis plus que je vis la rupture.
J’ai même tenu un journal où j’analysais mes émotions en temps réel. J’étais mon propre rat de laboratoire, à la fois celle qui expérimente et celle sur qui on expérimente.
Pour moi, tout doit faire du sens, que je le vive ou non.
“Oh, c’est fini avec M. T ? C’est dû à quoi ? attachement anxieux ? manque de communication ? timing ? blessures d’enfance ?”
Comme un cas d’étude. Je me souviens d’avoir ouvert un document Google à 2h du matin pour lister les “facteurs contributifs à la rupture”. Avec des titres. Des sous-titres. Une section “pistes de réflexion personnelle“. J’avais mis une couleur différente pour chaque thème. C’était un rapport de stage. Sur mon propre cœur.
Mon amie m’a demandé comment j’allais quelques jours après. Je lui ai répondu : “je sais pas, si il me manque, qui me manque je sais pas” Elle m’a regardée trois secondes sans rien dire. J’ai compris que c’était pas la bonne réponse.
Comme si ce n’était pas moi. Mais même dans mes expérimentations (de documentation google doc) , il y a des failles. Et étrangement, quand on prononce certaines choses à voix haute, elles paraissent anodines en surface, mais au fond, je crois que cette question traduisait quelque chose que je n’étais pas encore prête à ressentir.
Parce que oui, je pouvais tout expliquer. Mais je n’avais pas encore ressenti.
Ce qu’on a nous a appris a appeler “traiter nos émotions”.
On vit dans une époque qui a donné des mots à tout. Attachement anxieux. Trauma response. Love bombing. Incompatibilité des valeurs. C’est utile, vraiment. Mais quelque part, avoir le vocabulaire avant la douleur, ça peut devenir une façon de ne jamais vraiment la toucher.
La sociologue Eva Illouz montre dans Pourquoi l’amour fait mal comment la culture contemporaine a transformé les relations en choix rationnels, on évalue, on analyse la compatibilité, on fait des bilans. Quand c’est fini, on cherche les raisons comme après un investissement raté. On optimise pour la prochaine fois.
Sauf que le cœur, lui, s’en fout de l’optimisation.
Et peut-être , je dis peut-être, que j’intellectualise aussi parce qu’on m’a appris, d’une façon ou d’une autre, que mes émotions brutes c’était trop. Trop fort, trop visible. Alors je les ai rendues présentables. J’en ai fait des concepts. Des bullet points. Un document Google bien organisé avec des couleurs. ( Je devrais vous le présenter)
Et toi, je me demande si tu analyses aussi. Si t’as cherché des mots pour ce qu’on était. Si t’as eu une théorie propre sur pourquoi c’était fini.Ou si t’as juste tourné la page. Sans disséquer. Je sais pas ce qui est plus douloureux. Je repense à tes mots et a nos maux. A nous
Comprendre n’est pas guérir.
L’intellectualisation, c’est propre. Structuré. Rassurant. Ça donne l’impression de maîtriser. On parle de styles d’attachement, de dynamiques relationnelles, de compatibilité émotionnelle. On transforme une rupture en objet d’analyse.
Mais pendant ce temps-là, le corps attend.
Parce que ressentir, c’est autre chose. C’est désorganisé, incohérent, ça ne suit aucun plan. Ça arrive sans prévenir. Dans la douche. Dans le métro. En entendant une chanson. En voyant un vêtement.
Et là, il n’y a plus de théorie.
C’est pas un grand moment de révélation. C’est une chanson dans le métro que t’écoutais tout le temps. C’est un pull que t’as jamais rendu. C’est une blague intérieure qui t’est venue par réflexe, et tu réalises à mi-chemin que tu peux plus l’envoyer.
Là, le document Google ne sert plus à rien.
Là, t’es juste là, avec.
J’ai compris pourquoi c’était fini.
Vraiment. Ou plutôt je crois. Du moins je sais pas. Je pourrais l’expliquer pendant des heures.Mais ça n’a rien changé. Je comprenais. Et pourtant, ça faisait mal quand même.
Comprendre ne guérit pas.
Ça organise la douleur. Ça la rend plus logique, presque plus acceptable. Mais elle est toujours là. Une rupture, c’est un deuil sans enterrement. La personne est vivante. Elle poste des stories. Elle a peut-être déjà quelqu’un d’autre. Et toi tu dois faire ton deuil de quelqu’un qui existe encore, quelque part, dans une vie qui ne t’inclut plus.
Il n’y a pas de rituel pour ça. Pas de fleurs, pas de “toutes mes condoléances”, pas de congé accordé. Alors on fait ce qu’on peut. On analyse. On crée ses propres structures là où il n’y en a pas.
C’est humain. C’est juste pas suffisant. Alors j’ai essayé autre chose : ne rien faire. Ne pas analyser. Juste ressentir. Et c’était violent.
Je crois que j’ai longtemps voulu rendre mes émotions intelligentes. Mais une peine d’amour n’a pas besoin d’être intelligente. Elle a juste besoin d’être vécue.
Les intellectuels du cœur
Si tu lis ça et que tu reconnais quelque chose ,ce réflexe de tout comprendre avant de te permettre d’avoir mal, sache que t’es pas seul.e.
Analyser sa douleur, c’est aussi une façon de l’aimer, à sa manière. C’est vouloir lui donner du sens. Lui trouver une place a cette douleur.
Mais des fois, la douleur n’a pas besoin de sens. Elle a juste besoin de toi.
Alors j’accepte, parfois, de ne pas comprendre tout de suite.
Parce que certaines choses ne sont pas faites pour être disséquées.
A bientot pour une autre (pas du tout) analyse d'une rupture. :)




Merveilleux, clair, juste. « j'ai longtemps voulu rendre mes émotions intelligentes. Mais une peine d'amour n'a pas besoin d'être intelligente. Elle a juste besoin d'être vécue. » 👏🏻 c’est un phénomène bien répandu, celui de chercher à rentrer dans les cases intellectuelles le ressenti - ce qui est rangé dans une case rassure, est connu. Le ressenti, les émotions, elles elles nous mènent là où elles veulent - souvent, très souvent, dans une grande volonté de nous faire du bien et de nous alléger. Bravo pour ce texte 👏🏻
J'ai jamais lu quelque chose d'aussi vrai. On cherche à rationaliser ce qui n'est pas, à expliquer des choses qu'on ne peut même pas expliquer. Dans la douleur, la rupture on perd pied sur une structure, une dynamique établies. Intellectualiser permet donc, d'avoir le contrôle au moins sur quelque chose. Ça reste un gilet de sauvetage jusqu'au moment où l'on remarque qu'on se noie avec.